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Chapelle puis église Saint-Yves et son cimetière (Minihy-Tréguier)

Dossier IA22132710 inclus dans Bourg de Minihy-Tréguier réalisé en 2018

Paradoxe s’il en est, l’ancienne chapelle de Minihy-Tréguier, reconstruite sur l’emplacement d’un premier sanctuaire fondé par saint Yves dès la fin du 13e siècle, devenu dès la canonisation du saint en 1347 l’un des pèlerinages les plus populaires de la dévotion bretonne, est aussi un édifice relativement mal connu. La rareté des archives anciennes et sans doute aussi la restauration quelque peu radicale effectuée autour de 1900 par l’architecte diocésain Jules Morvan ont contribué à dissuader les historiens de s’y intéresser de près. Le congrès de Tréguier de 2017 fut l’occasion de réparer cette injustice. Un procès-verbal de 1601, lié à une querelle de prééminences entre les chanoines de Tréguier et les détenteurs de la seigneurie de Kermartin, redécouvert par l’archiviste Dauphin Tempier en 1885, jette un éclairage déterminant sur les dispositions anciennes de la chapelle du 15e siècle.

La diversité des roches ayant servi à la construction et leur provenance exacte est traitée de manière exhaustive dans l’article de référence de Louis Chauris publié dans le présent volume. Cette analyse lithologique fine a montré que subsisterait, dans le bas du côté nord de la nef, une probable portion du mur de la chapelle originelle fondée par saint Yves à la fin du 13e siècle. Elle a également permis d’identifier que la majorité du granite de la chapelle du 15e siècle venait de l’Ile Grande et fait redécouvrir un matériau peu connu, un "tuffeau vert" (une metahornblendite), matériau employé pour certains éléments de décor et à l’extérieur pour le "tombeau de saint Yves".

Éléments d’historique

A la fin 13e siècle une première chapelle est fondée par Yves Hélory sur un terrain dépendant du manoir familial de Kermartin, sous le vocable de Notre-Dame et de Saint-Tugdual. Dès la canonisation de Saint-Yves, au 14e siècle la chapelle prend son vocable. Une reconstruction quasi-totale de la chapelle avec quatre travées est effectuée vers le milieu du 15e siècle, comme l’indiquent les armes sur les clefs de voûtes, du chapelain Yves Le Du et de l’archidiacre Jean de Lantillac, qui préside à la même époque à la construction du cloître de la cathédrale de Tréguier. Si l’on excepte la création d’une fenêtre dans la travée du bas de la nef au sud vers 1480, et la réfection de la charpente au-dessus des voutes en 1639, la chapelle demeure inchangée jusqu’au début du 19e siècle. Devenue siège d’une nouvelle paroisse à la fin de la période révolutionnaire, l’édifice elle est agrandie à l’ouest par l’ajout d’une travée entre 1819 et 1824, travaux qui s’accompagnent de la reconstruction de la façade ouest et du clocher avec réemploi de quelques éléments anciens. Pour répondre à ce nouvel usage, une sacristie est construite contre la travée de la porte de la chapellenie au sud en 1853, et un très riche mobilier et de splendides vitraux installés autour de 1870 lui redonnent son ancien lustre. En 1889 enfin la silhouette actuelle de la chapelle est parachevée par la création des pinacles des contreforts et celle du garde-corps à la base de son toit.

Une chapelle "somptueusement construite"

Ainsi que le rapporte un procès-verbal de 1601, la chapelle de saint Yves est "somptueusement construite, toute bâtie de taille au dehors et couverte d’ardoise et le sommet de plomb…". Toutefois, derrière sa sobre élégance et la simplicité de son plan rectangulaire rythmé de contreforts dépouillés à double ressaut, qui reflète parfaitement le "classicisme" breton épanoui sous le règne de Jean V, la chapelle de Minihy Tréguier recèle quelques singularités probablement liées au pèlerinage et à la dévotion toute particulière qui lui est attachée.

L’église actuelle comprend cinq travées desquelles il faut ôter celle de l’ouest, ajout sous forme de pastiche effectué au premier quart du 19e siècle lors de la transformation de l’ancienne chapelle en église paroissiale. S’appuyant sur la date de la canonisation de saint Yves en 1347, certains auteurs ont voulu voir par erreur dans le chœur de la chapelle les traces d’un premier agrandissement effectué dès le 14e siècle. On ne peut souscrire à cette version. Les ébrasements de fenêtres, traités à l’identique à l’extérieur comme à l’intérieur - ce qui d’ailleurs témoigne de la richesse de la construction - datent indubitablement du milieu du 15e siècle. Leur large cavet encadré de deux arcs à minces colonnettes, se retrouve à l’identique sur la chapelle funéraire de Jean V construite contre le flanc nord de la nef de la cathédrale de Tréguier à partir de 1442. Les bases en flacons et les chapiteaux à bourrelets végétaux sont également caractéristiques du milieu du 15e siècle, de même que le réseau dense des fenêtres dans lequel apparaissent timidement les formes flamboyantes. Le simple examen des éléments de style de l’architecture, ainsi que celui des armoiries présentes dans les clefs de voûtes et sur un bénitier, exclut d’emblée de souscrire à la version donnée par René Couffon qui interprétait la mention dans une pièce d’archive de la réfection de la "voûte" de la chapelle en 1418 comme point de départ de la construction actuelle et l’antidatait considérablement en la faisant remonter au 14e siècle. En réalité il n’en est rien et il faut sans doute interpréter le terme de "voûte" employé couramment de manière générique dans les actes anciens, comme désignant dans ce cas une charpente lambrissée déterminant une fausse voûte.

Le porche Nord : des dispositions originales

Le porche établi au nord, dans la direction de la ville et de la cathédrale ; rappelle le lien originel de la chapelle créée au Minihy par saint Yves, avec le siège de l’évêché. Le porche ouest de la cathédrale de Tréguier, datable de la fin du 13e siècle de même que le porche sud dit "du Peuple", construit peu après la canonisation du saint en 1347, caractérisés par l’emploi de réseaux à base de quadrilobes et de trilobes, sur leur arc d’entrée et le garde-corps qui les couronne, se remarquent par leur forte saillie destinée à accueillir les statues du collège des apôtres. Très différent, le porche de Minihy-Tréguier, peu saillant établi entre deux contreforts et construit en même temps que ces derniers, est d’un modèle identique à celui de la chapelle Notre-Dame de la Cour à Lantic également construit entre 1440 et 1450. Dans les deux cas un même couronnement de quadrilobes est ajouré à sa base pour évacuer les eaux pluviales, dispositif que se retrouve également à l’état de vestiges au sommet des murs de la chapelle funéraire de Jean V à Tréguier.

Le porche de Lantic se pare sur le rouleau externe de l’arc d’entrée et l’encadrement de sa porte d’un abondant décor sculpté de pampres de vigne, et d’un feston de trilobes employé dès le début du 15e siècle sur les grands chantiers tels le Folgoët, Locronan, Notre-Dame de Quimperlé ou Kernascléden, décor qui correspond en quelque sorte au style "officiel" imprégné de références françaises. Le porche de Minihy-Tréguier en revanche, ouvre par une simple arcade à colonnettes assortie aux fenêtres et concentre tout l’effet ornemental dans un lambrequin ajouré original : deux larges mouchettes affrontées traitées en orbevoies déterminent une accolade sous la pointe de laquelle apparait une feuille de fougère stylisée et la tête d’un minuscule animal.

Au revers de l’arc d’entrée, les bases des colonnettes entaillées et la trace des banquettes latérales supprimées correspondent à la transformation du porche, en sacristie, à une époque sans doute assez ancienne. Au fond, les deux portes, en arc brisé surligné d’un simple tore, sont séparées par un trumeau dont la colonnette supporte un culot en "tuffeau vert", sculpté d’un ange tenant un écu buché qui devait probablement porter les armes de Kermartin. On peut s’interroger sur le choix de ces doubles portes, celle de gauche conduisant vers le chœur et celle de droite vers le bas de la nef. N’y avait-il pas initialement le projet d’installer entre les deux une séparation qui aurait déterminé comme un "avant-chœur", réservé à la noblesse, auquel le chapelain depuis sa porte au sud aurait lui aussi eu un accès direct ?

Dans les parois latérales du porche enfin, deux niches d’origine, placées en hauteur et qui se font face, comportent dans leurs angles supérieurs des rainures visiblement destinées à recevoir et bloquer un coffret. Cette disposition tout à fait originale, et à ce jour unique en Bretagne permet d’envisager que le porche de la chapelle de Minihy-Tréguier fut conçu pour un autre usage occasionnel, probablement celui de servir lors du pardon et des grandes fêtes, à exposer des reliques du saint dans les niches de ses parois.

Un témoignage précieux : le procès-verbal de 1601

L’intérieur de la chapelle de Saint Yves se présente aujourd’hui comme un espace homogène et unique. Le procès-verbal établi en 1601 au sujet d’un "accoudouer" litigieux installé dans le chœur, procède à un recensement quasi exhaustif des armoiries sur les vitraux, les clefs de voûtes, les murs et les différents éléments du mobilier. Cet inventaire, nous livre une description des lieux qui permet de restituer les dispositions intérieures de la chapelle au tout début du 17e siècle, sans doute presqu’inchangées depuis sa reconstruction au 15e siècle. L’autre intérêt de ce recensement héraldique est aussi de venir appuyer l’analyse stylistique et de confirmer la datation de la construction autour du milieu du 15e siècle.

Les armoiries recensées sont essentiellement celles de la famille Hélory ou Héloury, seigneurs de Kermartin et de ses alliés, en particulier celle de Loguével ou Locquenvel, une des nombreuses branches de l’ancien lignage féodal de Quélen. Les armes de Kermartin qui sont "d’or à la croix engrelée de sable accompagnée de quatre alérions de même", figurent en évidence sur la clôture en bois sculpté du chœur, sur la clef de voûte au-dessus de son entrée, sur le dossier des bancs appliqués contre les murs du chœur, dans la maitresse vitre, au revers du porche nord, de la porte sud et de la façade ouest et enfin sur le "chantereau" ou tribune du bas de la nef... Bref, partout présentes, ces armes participent d’un véritable "balisage héraldique" de l’espace intérieur qui contribuait à étayer la prétention - déboutée - des héritiers de Kermartin à se revendiquer comme seigneurs fondateurs de la chapelle. Il est probable que dès la reconstruction du 15e siècle ceux-ci avait joué sur l’ambiguïté du signe héraldique, à la fois marque seigneuriale mais aussi marque de saint Yves, pour en couvrir l’architecture et le mobilier de la chapelle... De fait ces armes se retrouvaient à l’extérieur, au-dessus du portail des cloches à l’ouest, et jusque sur le toit au milieu du faitage de plomb orné. Ce couronnement luxueux, habituellement réservé aux édifices majeurs, n’en devait que faire ressortir davantage le statut privilégié de la chapelle de Minihy-Tréguier et le rang insigne de son principal protecteur, le duc Jean V lui-même.

Parmi les nombreuses armoiries portées par les vitraux du crur, celles du cardinal Alain de Coëtivy et de l’évêque Jean de Ploeuc, nous fournissent une fourchette chronologique significative qui se situe autour du milieu du 15e siècle. Celle-ci est en outre confortée, au bas de la maitresse vitre par "deux représentations d’un gentilhomme et d’une damoiselle, où sont lesdictes armes de Loquevel et de Kermartin en alliance", probablement Yves de Quélen, seigneur de Locquenvel, héritier de Kermartin et Jeanne du Perrier de la branche du Méné, mariés au cours de la première moitié du 15e siècle.

Adossés à la clôture du chœur, du côté de la nef, deux autels secondaires reprenaient une formule habituelle dans les sanctuaires médiévaux. L’autel "à main gauche à la sortie, du dit cœur", est non armorié, mais la vitre qui l’éclaire présente les armes des seigneurs de Crechmartin, juveigneurs des seigneurs de Kermartin, et en contrebas un banc seigneurial et une tombe sont marqués des mêmes armes. Au pied de l’autel de droite, "près du benettouer, comme l’on entre dans la ditte chapelle du côté de la maison de la chapellenie", se trouve un autre tombeau aux armes de Kermartin. Cet imposant bénitier en tuffeau vert qui embrasse le faisceau de colonnettes de la deuxième travée, près de la porte de la chapellenie a été heureusement conservé. Les armoiries sculptées à ses deux extrémités, peu visibles à moins de se baisser, ont échappé à l’inventaire de 1601, mais aussi à la vindicte révolutionnaire. Ces armoiries présentées par des anges et qui se lisent "de sable à la fasce d’argent accompagné de trois coquilles de même", sont celles d’Yves Le Du, en français Le Noir et en latin Niger, chapelain de saint-Yves aux alentours du milieu du 15e siècle, personnage important dans la reconstruction de la chapelle, sur lequel nous reviendrons plus loin.

Chose curieuse, la chapelle ne disposant pas de sacristie, et le chœur étant "fort étroit", c’est un grand coffre posé au niveau du marchepied de l’autel qui resserre les ornements nécessaires au culte. En outre, sur le marchepied de l’autel, contre le banc et l’accoudoir objet du litige, une "grande fausse chasse de bois" achevait d’encombrer cet espace restreint. Au bas de la nef enfin le "chantereau" (tribune de chant), de bois sculpté portait, "engravées", les armes de Kermartin. Cette mention d’une tribune de chant, à un emplacement habituel dans les églises et chapelles bretonnes, tribune dont l’accès est assuré soit par un escalier de bois construit en même temps que la tribune elle-même, soit par un escalier en vis en pierre desservant le clocher, formule très répandue en Trégor dès le 15e siècle, et qui était probablement celle de la chapelle de Minihy.

La paroi du testament de saint Yves...

Au bas de la nef du coté nord, les commissaires font remarquer, "au paroy contre le dit chantereau, à main gauche comme l’on entre par ledit portal, … un escriteau en latin de vieille escriture que lesdites partyes ont attesté être le testament du dit feu sieur de sainct Yves...". Cette notation d’importance précise que le texte du testament aujourd’hui sur un tableau, est alors peint directement sur le mur, en latin et en "vieille écriture", c'est-à-dire en gothique. La mention du testament de saint-Yves, surprenante dans le cadre d’une enquête qui recense des armoiries, s’explique si l’on rappelle que la fin de l’acte insiste sur le fait que la fondation de la chapelle doit être maintenue à perpétuité sans aucun empêchement de qui que ce soit, pas même de la famille du saint ou de ses descendants… Un mémoire du 17e siècle rédigé par le célèbre juriste rennais Pierre Hévin, récemment redécouvert par Thierry Hamon, rappelle que pour attester publiquement des conditions et obligations du testament, et se prévenir contre d’éventuelles contestations, au cours du premier quart du 16e siècle l’évêque de Tréguier Anthoine de Grigneaux décida de faire peindre directement sur les murs de la chapelle le testament de saint Yves.

Un cénotaphe singulier pour un rituel ancien

L’inventaire des armoiries de la chapelle terminé, le procès-verbal se poursuit devant le portail ouest, où se trouve alors à peu de distance (dix-sept pieds soit près de 6 mètres), une petite chapelle ouverte par "quatre arcs" qui contient adossé à son pignon ouest un petit autel surmonté d’une vitre aux armes de la famille de Kermartin et de ses alliés, armoiries qui se retrouvent également au-dessus des arcs qui en marquent l’entrée et le pourtour. Cette construction est d’ailleurs mentionnée en 1507 dans un mandement du chapitre au chapelain Jean Le Noir de "faire réparer le clocher et la petite chapelle auprès".

La suite du procès-verbal ajoute là encore à l’originalité des dispositions du sanctuaire de Minihy-Tréguier en précisant "qu’au milieu de ladite chapelle y a une tombe enlevée et en bocze la représentation de mondict sieur sainct Yves". Ce n’est donc pas dans ce cas d’un simple oratoire qu’il s’agit mais bien d’une chapelle funéraire abritant un tombeau, ou plus précisément un cénotaphe en forme de tombeau, en rappelant s’il en était besoin que le corps de saint Yves fut enseveli dès sa mort dans la nef de la cathédrale de Tréguier où le duc Jean V lui fit édifier dans la première moitié du 15e siècle un superbe tombeau. Ainsi la description fournie par le procès-verbal de 1601 permet de reconsidérer l’actuel "tombeau de saint Yves" qui fait face au portail ouest de l’église de Minihy-Tréguier. Sa forme atypique a entrainé des interprétations fantaisistes autant qu’erronées qui ont voulu y voir un ancien autel de l’église. Cette version n’est pas soutenable puisque le monument comporte un décor homogène sur ses quatre faces, alors que les anciens autels, toujours adossés et jamais isolés, ne sont ornés que sur leur face antérieure et leurs côtés. Même s’il a souffert des outrages des intempéries et des hommes, le décor d’arcatures du tombeau est encore très lisible. Les accolades à feuilles retournées qui surmontent des trilobes de même que la frise de feuillages qui orne sa corniche, caractéristiques de la seconde moitié du 15e siècle, coïncident parfaitement avec les armoiries de Christophe du Chastel, évêque de Tréguier de 1466 à 1479, mentionnées dans le procès-verbal sur les deux pignons de l’oratoire sous lequel se trouve alors le tombeau.

La forme étonnante de ce tombeau due essentiellement à l’arche formant passage qui le traverse ; est à l’évidence prévue dès l’origine puisque son arc à angles en quart de rond, soigneusement mouluré d’un cavet, est surmonté d’une courte frise de feuilles, inexistante en revanche au sommet des arcatures. Les témoignages anciens, les photographies de la fin du 19e siècle et le pèlerinage tel qu’il est toujours vécu aujourd’hui confirment le rituel du passage à genoux prosterné sous le tombeau afin de recevoir les bienfaits de la sainteté. Cette pratique religieuse devenue rare aujourd’hui était fréquente au Moyen âge et en particulier en Bretagne. On connait dans la crypte romane de l’ancienne abbaye Sainte Croix de Quimperlé, le tombeau de saint Gurloes, (en breton sant Urlou), invoqué contre la goutte, datable de la fin du 14e ou du début du 15e siècle et qui présente dans sa masse une large arcade permettant le passage des pèlerins à des fins de guérison. Un rituel identique existait à Plougrescant dans la chapelle de Saint-Gonéry où le tombeau-cénotaphe du saint est constitué du couvercle d’un ancien sarcophage porté par une balustrade au bout de laquelle un passage permettait aux fidèles de le traverser et de bénéficier de la protection du saint. Enfin, cette pratique aurait également existé pour le tombeau de saint Renan, commandé par le duc Jean V aux alentours de 1425-1430 et transféré quelques décennies plus tard dans la chapelle du Penity jouxtant l’église de Locronan.

D’autres tombeaux présentant ce dispositif associé à un rite de passage guérisseur subsistent en dehors de la Bretagne : le tombeau de saint Dizier, évêque fondateur de la ville du même nom, passait pour guérir les malades mentaux qui le traversaient à l’aide d’un passage étroit. A Saint-Just de Valcabrère, en Haute Garonne, au pied des Pyrénées et de Saint Bertrand de Comminges, dans un des principaux sanctuaires de l’Occitanie romane, le tombeau de saint Just, dans le chœur, surplombant l’autel majeur, repose sur une cellule dans laquelle les malades pouvaient passer une nuit en prière afin de bénéficier de l’aura de sainteté. Enfin, à Saint Menoux, dans l’Allier, adossé à un autel, le tombeau de saint Menoux, en forme de sarcophage ajouré est pourvu d’une ouverture circulaire par laquelle on passer la tête des simples d’esprit...

Ces différentes références anciennes confirment donc bien la destination originelle du "tombeau" de saint-Yves de Minihy-Tréguier, destination qui ne fut en réalité jamais démentie par le pèlerinage et les fidèles. En fait le procès-verbal de 1601 montre bien qu’avec la reconstruction quasi totale de la chapelle opérée autour du milieu du 15e siècle, l’oratoire-chapelle funéraire de saint-Yves face au portail ouest de la chapelle, à l’endroit où aboutit le "chemin de saint Yves" emprunté par les processions, participe d’une formalisation du culte qui se met en place dès la première moitié du 15e siècle. Ainsi le nouvel ensemble cultuel de Minihy-Tréguier dont la construction suit de très près celle de la chapelle ducale dans la cathédrale et du tombeau du saint, commandés par le duc Jean V, forment en quelque sorte pendant aux monuments du siège épiscopal.

Le récit du curé de la cathédrale de Tréguier au début du 19e siècle qui relate le déroulement de la fête de saint Yves, rapporté par Georges Provost dans son article consacré au rituel du pardon publié dans l’ouvrage collectif consacré au saint en 2004 confirme l’existence et l’usage affecté tout spécialement à cette occasion à l’oratoire du cimetière de Minihy-Tréguier. En revanche et curieusement le récit du prêtre ne mentionne pas le rituel du passage sous le tombeau...

Sous la Révolution le saccage de la cathédrale et des principaux monuments des environs de la ville par le bataillon d’Etampes, est sans doute la cause de la disparition du gisant de saint Yves sur le "tombeau" de Minihy Tréguier. L’oratoire qui l’abritait, considéré comme menaçant ruine et gênant l’allongement de la nef et la reconstruction du clocher à l’ouest, fut démoli en 1823. C’est probablement à cette époque que fut alors creusée la cavité qui se trouve aujourd’hui au milieu de la table du tombeau, devant permettre lors du pardon d’y poser le chef reliquaire de saint Yves, que les fidèles auraient pu effleurer en passant à travers la masse du tombeau. En fait cet usage ne semble pas avoir été mis en pratique.

Le rôle déterminant du chapitre de Tréguier

Yves Le Du, le chapelain

Ainsi qu’on l’a vu plus haut, le bénitier de la porte sud porte deux fois les armes d’Yves le Du, chapelain de saint Yves de Kermartin vers 1445. Selon le procès-verbal de 1601, ces armoiries surmontaient également la porte piétonne de l’entrée du manoir de la chapellenie, au sud de la chapelle, tandis que l’arc de la porte charretière portait les armes de Kermartin. Enfin ces mêmes-armoiries se retrouvent sur trois des cheminées du manoir que leur style situe parfaitement au milieu du 15e siècle, ceci confirmant la construction concomitante et même l’unité de conception de l’ensemble chapelle et maison de la chapellenie autour du milieu du 15e siècle. A l’évidence, le chapelain de saint Yves de Kermartin, doté de revenus suffisants pour se faire reconstruire un confortable manoir, assorti d’une métairie, au sud de sa cour close, et d’un imposant colombier, se comportait comme un véritable petit seigneur ecclésiastique.

Jean de Lantillac, l’archidiacre

La clef de voûte de la quatrième travée de la chapelle est sculptée des armes de Jean de Lantillac, chanoine de Tréguier et archidiacre de Plougastel. Ce personnage qui tenait le deuxième rang après l’évêque, eut un rôle de premier plan à Tréguier au milieu du 15e siècle. C’est à sa ténacité que l’on doit le rapatriement du corps du duc Jean V dans la cathédrale de Tréguier en exécution du vœu exprimé par le duc dans son testament et ce malgré la résistance des Carmes de Nantes. Il faut également étroitement associé avec les évêques successifs Jean de Ploeuc, Jean de Coëtquis et Christophe du Chastel, à la construction du cloitre, qui orne la clef de voûte de la troisième travée et ses armoiries, "d’argent à trois quintefeuilles de gueules, à la fasce de sable frettée d’or", s’y retrouvent à deux endroits...

Guillaume Touronce, l’official

Un autre écu qui orne la clef de voûte de la troisième travée porte les armes de la famille Touronce, "de gueules au chef endenché d’or chargé de trois étoiles de sable", famille mentionnée parmi les nobles de Plouzané (Finistère) dès le 14e siècle. Un de ses membres, Guillaume Touronce était chanoine et official de Tréguier au milieu du 15e siècle. La présence des armoiries de ce personnage important, chargé de rendre la justice au nom de l’évêque peut aussi s’expliquer en référence à "l’illustre official" que fut Yves Hélory au 13e siècle. Les armoiries de ces dignitaires sur un bénitier et sur des clefs de voutes, seules conservées aujourd’hui parce que peu visibles ou hors d’atteinte, confirment donc bien la chronologie proposée par le style de l‘architecture et qui correspond à une reconstruction massive du milieu du 15e siècle. Les armoiries de ces trois ecclésiastiques, jointes à celles des évêques peintes sur les vitraux formaient en quelque sorte un contrepoint significatif aux armes de la famille de Kermartin et de ses alliés et montraient que derrière les multiples et ostentatoires marques d’honneur de la noblesse, c’est bien le clergé qui était au commande, ce que s’empresseront de rappeler les différents évêques en invoquant le texte du testament de saint Yves lui-même.

Le maitre-autel du 19e : un chef d’œuvre à la hauteur du lieu

Après la Révolution, la chapelle en piteux état, dès 1795 affectée au culte pour la commune de Minihy-Tréguier, est érigée en église succursale. L’ajout d’une travée à l’ouest en 1819 répond à ce nouveau besoin en même temps que la reconstruction de la façade occidentale et du clocher. En remployant quelques éléments anciens, comme le garde-corps à quadrilobes du sommet, les pinacles et la flèche elle-même, la silhouette de ce nouveau clocher reprend le modèle traditionnel trégorrois. Toutefois la façade en elle-même s’avère peu convaincante. La porte monumentale ancienne, remontée approximativement, ne reçut pas le bas-relief que son tympan nu laisse attendre. En outre ses contreforts peu saillants et qui montent tout droit sans ressauts n’assoient pas la masse de la tour d’autant que la fenêtre ouest, mentionnée dans le procès-verbal de 1601 est remplacée par un faux œil de bœuf qui alourdit l’ensemble. Malgré ses maladresses - la redécouverte du gothique en 1820 n’est alors qu’à ses balbutiements - il faut rendre hommage au restaurateur de l’époque d’avoir résisté à plaquer au-devant de la chapelle une façade néoclassique, mais sans doute l’aura de saint Yves y a aidé.

Les interventions effectuées à partir du milieu du 19e siècle furent plus heureuses, tout d’abord la sacristie ajoutée contre le flanc sud en 1853, dans un style néo-gothique sobre qui s’intègre discrètement entre deux contreforts. Dans les années 1860, l’afflux des dons des fidèles et l’implication du maire, le comte Aymar de Roquefeuil, résidant sur le domaine du Bilo, au nord de la commune déclenche une restauration générale de l’intérieur de la chapelle. Celle-ci commence par l’installation de riches vitraux réalisés par l’atelier du Carmel du Mans et en particulier de la maitresse-vitre consacrée à la vie de saint Yves. L’enrichissement et le renouvellement du mobilier se poursuit en 1872 avec la commande du maitre-autel à l’architecte Claude-Joseph Lageat, autel dont la haute qualité se veut à la hauteur de la ferveur de la dévotion. Ce dernier conçoit une œuvre spectaculaire qui reprend comme modèle l’autel des saints anges du Folgoët, réalisation majeure de la sculpture gothique du 15e siècle en Bretagne, la sculpture étant confiée au très talentueux Jean Larchantec de Morlaix. De part et d’autre de l’ange central qui présente les armoiries de saint Yves, les autres anges du Folgoët présentent le nom ou les armoiries des différents personnages ayant témoigné lors de l’enquête pour la canonisation de saint Yves en 1347, ils encadrent. La prédelle qui illustre d’un côté le thème de la parabole du sarment de vigne et de l’autre la Cène est ponctuée de quatre anges ceroferaires dont le principe évoque une disposition propre aux autels médiévaux. Elle encadre un monumental tabernacle et dais d’exposition pour lequel Jean Larchantec a produit là un chef d’œuvre qu’il a d’ailleurs signé sur la plinthe du côté droit de l’autel. Là encore c’est sans doute le Folgoët et en particulier les élégant dais ajourés du porche des apôtres, à l’origine de tant de successeurs dans les enclos léonards qui ont pu servir de modèle. La datation de la très belle crédence liturgique qui jouxte l’autel à sa droite est délicate : on serait tenté au premier regard d’y voir une œuvre du 15e siècle miraculeusement préservée, en réalité il s’agit plus probablement d’une très belle réinterprétation du 19e due au talent du même maitre morlaisien.

Enfin c’est sans doute au même Jean Larchantec qu’il faut attribuer la très belle croix du cimetière, qui porte les armes de la famille de Roquefeuil et de ses alliés.

Jean-Jacques Rioult. Mars 2018.

Destinationséglise paroissiale
Parties constituantes non étudiéescimetière
Dénominationschapelle, cimetière
Aire d'étude et cantonTréguier - Tréguier
AdresseCommune : Minihy-Tréguier
Adresse : Cadastre :

La chapelle de Minihy-Tréguier a été reconstruite sur l’emplacement d’un premier sanctuaire : en 1293, Yves Hélory de Kermartin a fait construire sur ses fonds personnels une chapelle à laquelle il confère le statut de "chapellenie" (domaine doté d’un patrimoine foncier indépendant). Les chapelains habitent dans une maison qui leur est dédiée : elle est surnommée la "maison des chapelains" ou "chapellenie de Saint-Yves". Dans le bas du côté nord de la nef de la chapelle actuelle, subsisterait une partie du mur de l'édifice primitif.

La chapelle actuelle est datable du milieu du 15e siècle comme l'attestent les armoiries sur les clés de voûtes, l'analyse des décors et la mise en œuvre. Devenue siège d’une nouvelle paroisse au début du 19e siècle, l’édifice est agrandi à l’ouest par l’ajout d’une travée entre 1819 et 1824, travaux qui s’accompagnent de la reconstruction de la façade ouest et du clocher. Une sacristie est construite contre la travée de la porte de la chapellenie au sud en 1853. Les pinacles des contreforts et le garde-corps à la base de son toit datent de 1889.

De nouveaux vitraux et mobilier complètent l’église : le maitre-autel a été réalisé par Jean Larchantec de Morlaix en 1872.

Période(s)Principale : 4e quart 13e siècle, milieu 15e siècle
Secondaire : 1er quart 19e siècle, 3e quart 19e siècle, 4e quart 19e siècle
Dates1819, porte la date
Auteur(s)Personnalité : Hélory de Kermartin Yves , dit(e)
Yves Hélory de Kermartin , dit(e) (17 octobre 1253 - 19 mai 1303
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personnage célèbre, commanditaire, donateur attribution par source, attribution par tradition orale
Mursgranite pierre de taille
maçonnerie
moellon
Toitardoise
États conservationsétat moyen
Statut de la propriétépropriété de la commune
Protectionsclassé MH, 1923/08/08

Références documentaires

Documents d'archives
  • Canton de Tréguier (22). Pré-inventaire de la commune de Minihy-Trégier par Nicole Chouteau et Viviane Maillen assistées de Didier Richard pour les photographies, 1973.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel) : 152
Périodiques
  • RIOULT, Jean-Jacques. "L'église Saint-Yves de Minihy-Tréguier" in Tréguier et son Pays, La justice en Bretagne, Actes du Congrès des 7-8-9 septembre 2017 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne. Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome XCVI, 2018, p. 659-678.

    Collection particulière
  • CHAURIS, Louis. "Éclairage lithologique sur l'église de Minihy-Tréguier et ses abords" in Tréguier et son Pays, La justice en Bretagne, Actes du Congrès des 7-8-9 septembre 2017 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne. Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome XCVI, 2018, p. 679-693.

    Collection particulière
  • HAMON, Thierry. "Le testament de saint Yves" in Tréguier et son Pays, La justice en Bretagne, Actes du Congrès des 7-8-9 septembre 2017 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne. Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome XCVI, 2018, p. 695-709.

    Collection particulière
  • HAMON, Thierry. "Histoire de la chapellenie saint Yves et de ses chapelains (1293-1814)" in Tréguier et son Pays, La justice en Bretagne, Actes du Congrès des 7-8-9 septembre 2017 de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne. Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome XCVI, 2018, p. 727-749.

    Collection particulière
  • GALLAIS, Marie-Yvonne (à vérifier). "Restauration de l'église Saint-Yves : les travaux se poursuivent...". Journal municipal de Minihy-Tréguier, mai 2019, n° 50, p. 13-14.

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