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La statuaire du Christ aux outrages

Dossier IM35025068 réalisé en 2018

Fiche

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Présentation de l'opération 'Christ aux outrages'

Le Christ aux outrages est une figure particulièrement répandue en Bretagne et plus particulièrement en Basse-Bretagne. Elle correspond à une iconographie spécifique du cycle de la Passion. Lors de son procès, le Christ est flagellé et humilié. On lui met ensuite la couronne d’épines. Dans la tradition iconographique, cela se traduit le plus souvent par la représentation du Christ couronné d’épines les mains liées par une corde. Contrairement aux Christ en gloire des XIIe et XIIIe siècles où l'on insiste sur la divinité de Jésus-Christ, l'iconographie du Christ aux outrages met en évidence son humanité. Les statues bretonnes du Christ aux outrages datent pour la majorité de la première moitié du XVIe siècle (et du XVIe siècle en général). Rares sont celles de la fin du XVe siècle, quelques-unes ont été réalisées au début du XVIIe siècle.

Définition du thème

Typologie du Christ souffrant

Le Christ aux outrages est une appellation très souvent mal comprise et confondue avec d’autres dénominations très proches. Lors de son procès, le Christ comparait devant plusieurs dignitaires. Une première séance d’outrages a lieu devant le grand prêtre. Le Christ est alors représenté dans les œuvres avec les yeux bandés, les mains liées et il est moqué par les hommes du grand prêtre. Une deuxième séance d’outrages devant Pilate est le moment où le Christ est couronné d’épines et flagellé. On lui donne un roseau en guise de sceptre et place le manteau pourpre sur ses épaules en signe de dérision. Il est ensuite présenté au peuple par Pilate qui le livre aux Romains en disant « Voici l’homme » (Ecce homo). La distinction entre les dénominations ‘Christ aux outrages’, ‘Ecce homo’, ‘Christ aux liens’ ou encore ‘Christ de pitié’ et ‘Christ attendant le supplice’ est difficile à faire. Les statues du Christ assis sur muret, les mains liées et portant la couronne d’épines sont nommées Christ aux liens car la corde est l’élément le plus signifiant de la sculpture. Les sculptures du Christ couronné d’épines, portant le manteau pourpre et se tenant debout correspondent à la figure de l’Ecce homo. Enfin, lorsque le Christ a le corps couvert de blessures sanguinolentes, qu’il porte dans sa main un attribut de la Flagellation (bâton ou palme) et sur la tête la couronne d’épines, on a préféré le nommer Christ aux outrages.

Sources

La compréhension des images est possible uniquement si l’on connaît l’Ecriture et l’histoire qu’il y a derrière c’est pourquoi il faut s’arrêter sur l’épisode de la Passion décrit dans les Evangiles et la Légende Dorée mais aussi sur les préfigurations des souffrances du Christ qui sont présentes dans l’Ancien Testament.

Les Evangiles

L’iconographie du Christ aux outrages étant tirée d’un ou des différents épisodes de la Passion, les artistes avaient connaissance des Ecritures. Le point commun à toutes ces versions de la Passion est la présence des bourreaux du Christ qui persévèrent dans la violence à son encontre. On retrouve les détails de la Passion qui sont identifiables dans les statues du Christ aux outrages : la Flagellation qui engendre des blessures sur tout le corps, la couronne d’épines, le manteau pourpre. En lisant les Evangiles, il est difficile de déterminer le moment précis auquel fait référence l'iconographie du Christ aux outrages. Celle-ci condenserait donc les souffrances de la Passion aussi bien physiques (coups, flagellation, couronnement d’épines) que psychologiques (moqueries, humiliation, dérision) endurées avant la Crucifixion.

L’Ancien Testament

L’Ancien Testament est lu comme une préfiguration du Nouveau Testament qui accomplit la volonté divine. Certains livres de l’Ancien Testament qui traitent des souffrances physiques ou psychologiques ont pu nourrir l’inspiration de certains sculpteurs. Les paroles d’Isaïe (1, 5-6) sont régulièrement interprétées comme une description du Christ outragé car elles reprennent un peu le même schéma que la scène décrite dans les Evangiles. On retrouve la violence de la Flagellation dans les frappes, l’idée que la totalité du corps est atteinte par les souffrances mais également les plaies sanguinolentes que l’on retrouve fréquemment sur les traductions picturales du Christ aux outrages.

La Légende Dorée

La Légende Dorée de Jacques de Voragine a sans aucun doute été une source fondamentale qui traite de la Passion et détaille les différentes formes de souffrances endurées par le Christ. Le fait de décrire que le Christ a été blessé de tout son être

et de le prouver en détaillant les blessures de chacun des cinq sens met en exergue la cruauté de la scène. Jacques de Voragine ne se contente pas de décrire les blessures du Christ, il souligne ce qu’apporte le sacrifice du Christ pour l’humanité. Les artistes qui ont fait une statue de Christ aux outrages connaissaient donc ce lien de cause à effet entre douleur et salvation. La mise en exergue des plaies sanguinolentes du Christ révèle d’une certaine manière la puissance du Salut qui découle de ces souffrances.

Influences et diffusion européenne

Le Christ aux outrages présent dans d’autres régions européennes

La position géographique de la Bretagne est un atout dans le commerce maritime entre la Méditerranée et l’Europe du Nord. Ce dynamisme maritime a également un impact sur l’art et la culture puisqu’il permet la circulation et la diffusion des thèmes iconographiques à l’échelle européenne. La dévotion autour de la Passion est largement répandue aux XVe et XVIe siècles en Europe. Cependant la figure du Christ aux outrages n’a pas été exécutée dans toutes les régions. La production de sculptures du Christ aux liens se retrouve en Belgique actuelle et dans les Pays-Bas (la région du Brabant) vers la fin du XVe siècle. Elle se diffuse par la suite dans le nord de la France, en Bourgogne, en Champagne, en Lorraine et en Bretagne grâce aux relations commerciales maritimes notamment. Les sculptures étant en bois elles sont facilement transportables. Des modèles ont pu être rapportés en bateau. Certaines sculptures bretonnes, comme le Christ aux outrages de Plouhinec par exemple, sont d’une grande finesse et ont un traitement de la chevelure, du visage et des mains très proche de celui des sculptures brabançonnes.

La gravure

Avec l’invention de l’imprimerie, les estampes se diffusent à grande échelle partout en Europe à partir du milieu du XVe siècle et tout au long des siècles suivants. La Basse-Bretagne n’est pas une région isolée et elle bénéficie donc de l’importation de ces images au sujet majoritairement religieux. Les gravures traitant de la Passion sont extrêmement nombreuses au XVIe siècle puisque la dévotion européenne est indéniablement centrée sur cet épisode de la vie du Christ. Les images du Christ souffrant sont donc abondantes, on les retrouve notamment dans les cycles de la Passion de Dürer. Les estampes sont un medium privilégié pour diffuser des modèles iconographiques. Les artistes et les artisans réutilisent les images et s’en servent comme base pour réaliser les sculptures, les peintures murales ou encore les vitraux. La diffusion des estampes en Basse-Bretagne a donc pu favoriser la production de statues du Christ aux outrages comme moyen de méditer sur la Passion du Christ.

Des statues bretonnes

L'Eglise en Basse-Bretagne

Les images prennent tout leur sens lorsqu’on comprend la réalité historique dans laquelle elles ont été réalisées et ce que les spectateurs comprenaient en les voyant. Entre le XVe et le XVIIe siècle, le religieux est présent partout dans le paysage quotidien du fidèle. On trouve dans les villages bretons des églises, chapelles, couvents, chemins de croix, calvaires, niches votives dans les murs des habitations en ville mais aussi fontaines rurales. La fabrique gère la ville, le clergé est très présent. Les confréries sont des organisations qui permettent de regrouper des habitants ou des artisans d’un même corps de métier sous le patronage d’un saint. Toutes ces associations font de la foi chrétienne une des préoccupations principales de la vie des Bretons. Au XVIe siècle, le clergé paroissial breton est très nombreux, enraciné et proche des fidèles par sa sensibilité et sa culture.

Une obsession pour l’au-delà

L'historien Alain Croix met en évidence la récurrence voire l’obsession pour la mort en Bretagne. Si la préoccupation des Bretons pour la mort n’est pas une exception, c’était surement le cas pour d’autres peuples, la Bretagne s’est particulièrement intéressée à l’au-delà. Au XVe siècle, la pastorale des ordres mendiants met notamment l’accent sur la mort car ce thème sensibilise facilement les paroissiens. Cette pastorale se développe autour de trois axes. Tout d’abord, le mystère de la Passion rappelle que la mort est la sanction du péché originel. Ensuite, la mort est difficile à accepter mais la vie éternelle qui attend les croyants est consolatrice ; les hommes sont tous égaux face à la mort. Enfin, l’accent est mis sur la nécessité de mener une vie de prière et remplie d’œuvres charitables. Dès la fin du XVe siècle la pénitence, l’eucharistie et l’extrême-onction sont des sacrements dont bénéficie le fidèle et qui participe à la réalisation d’un idéal : l’idéal de la « belle mort ». Les statues du Christ aux outrages rappellent à ceux qui les regardent toutes les souffrances qu’il a enduré pour le Salut des hommes. La mort étant présente dans l’esprit des Bretons au XVIe siècle, ce rappel devait être particulièrement parlant pour eux.

Particularités géographiques

Les sculptures du Christ aux outrages sont présentes partout en Basse-Bretagne. Quelques régions de la Basse-Bretagne ont eu une production artistique plus importante due à une richesse particulière. C’est le cas pour le Léon, le Bas-Trégor et l’aire d’influence des Rohan dans l’évêché de Vannes. Les évêchés de Tréguier et du Léon bénéficient d’une certaine richesse au XVIe et au XVIIe siècles grâce à l’industrie de la toile de lin et de chanvre. Cette prospérité économique est favorable à la production artistique. Ce sont dans ces deux évêchés que l’on retrouve le plus de Christ aux liens assis sur un muret en pierre, les mains liées et la tête couronnée d’épines. Concernant l’évêché de Vannes, on remarque une concentration des statues dans les communes situées aux alentours du Blavet et dans l’aire d’influence de la famille des Rohan, particulièrement puissante dans la région et surtout à l’origine de nombreuses commandes. Les statues Ecce homo de la chapelle Sainte-Noyale à Noyal-Pontivy, celle de la chapelle Sainte-Anne à Cléguérec et celle de l’église Saint-Gildas à Laniscat sont très ressemblantes. La couronne d’épines, la chevelure et la barbe, le torse rectangulaire, le manteau avec les cordelettes aux bras et les manches amples sont autant d’élément qui permettent de les mettre en relation. De plus, les sculptures ont des dimensions similaires. Etant donné leur proximité géographique (les chapelles sont toutes situées le long du Blavet), on peut supposer que ces trois statues ont été produites par un même atelier.

La signification des statues du Christ aux outrages

Le théâtre des mystères et la Passion bretonne

Le théâtre des mystères répond à un besoin d’images. Au Moyen-Âge il connait un véritable succès en Europe. Toute la ville participe à l’élaboration des représentations de la Passion qui s’étalent sur quelques jours. Il n’y a pas d’acteurs professionnels donc ce sont les habitants eux-mêmes qui participent. Les mystères permettent de relayer le discours de l’Eglise. Il est particulièrement utilisé pour évangéliser les foules. S’il traite d’un sujet religieux, le théâtre des mystères intègre également une réalité beaucoup plus triviale voire grossière, celle de la vie quotidienne. Le théâtre des mystères met en scène la Passion du Christ et fait donc écho aux tableaux, peintures murales et sculptures qui se trouvent les églises. Derrière ces images se cache une histoire qui est montré au public dans sa langue maternelle. Une Passion est imprimée en moyen-breton en 1530 à Paris par Yves Quillivéré. Elle compte 3482 vers et contient 50 rôles différents. Il s’agit du tout premier ouvrage publié exclusivement en breton. La Passion bretonne s’intègre dans le courant des mystères de la Passion écrits en français mais présente quelques particularités. Les références à l’au-delà y sont plus présentes, les outrages du Christ plus détaillés. Le texte permet d’éclairer la compréhension des sculptures du Christ aux outrages dans la mesure où les spectateurs qui assistent aux représentations sont les mêmes qui iront prier dans les églises au contact des œuvres d’art. La Passion bretonne rend vivantes les scènes d’humiliation du Christ. Les blessures sont condensées dans les statues qui renvoient aux différentes scènes du Couronnement d’épines, de la Flagellation, du procès devant Pilate et de la présentation au peuple. Ce mystère de la Passion édité en breton connaît un grand succès puisqu’il est réédité deux fois (en 1609 et en 1622).

Fonction des images

Les figures du Christ en souffrance rappellent tout ce que Jésus a vécu et supporté pour les hommes. Elles invitent le fidèle à se rapprocher de Dieu et mettent en avant l’humanité du Christ. On veut montrer que Jésus-Christ s’est bien incarné dans un vrai corps : sa souffrance devient à la portée des hommes. L’image au Moyen-Âge est le lieu d’une interaction sensible entre le croyant, l’objet et Dieu. Le Christ aux outrages comme figure isolée, à l’intérieur d’une église ou d’une chapelle, qui exhibe ses souffrances, invite à la contemplation et au recueillement. Ces statues sont propices à la dévotion et incitent le spectateur à la prière. Par ailleurs, les images à la fin du Moyen-Âge participent à une pratique démonstrative de la foi. Elles ont une fonction communicative : elles ne donnent pas simplement à voir, elles veulent faire agir et ont un impact persuasif. Le fidèle doit désirer la pleine vision de Dieu. Les images permettent à la fois de faire comprendre le contenu de la foi aux croyants (en rappelant un épisode de la Passion) mais également de la nourrir. Elles ont un pouvoir qui leur est propre.

Aires d'étudesBretagne

Annexes

Références documentaires

Bibliographie
  • BASCHET Jérôme, DITTMAR Pierre-Olivier dir. Les images dans l’Occident médiéval. coll. « L’atelier du médiéviste ». Turnhout (Belgique) : Brepols, 2015.

    Bibliothèque universitaire. Université Rennes 2 : W 709.02 IMA
  • CROIX Alain. L’âge d’or de la Bretagne : 1532-1675. Rennes : Editions Ouest-France, 1993.

    Bibliothèque universitaire. Université Rennes 2 : Z 944.1/500
  • [Exposition. Dijon, Musée des Beaux-Arts de Dijon et Palais des ducs de Bourgogne. 1971]. Le Christ de Pitié, Brabant, Bourgogne autour de 1500. Dijon, 1971.

  • LE BERRE Yves. La Passion et la Résurrection bretonnes de 1530 suivies de trois poèmes. Brest : Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2011.

    Bibliothèque universitaire. Université Rennes 2 : BZH 891.680 1 PAS ber