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Les manoirs des communes de Tréguier et de Minihy-Tréguier

Dossier IA22133392 réalisé en 2018

Sur les vingt-six manoirs recensés à partir des archives à Tréguier et à Minihy-Tréguier, nous avons pu en recenser dix-huit sur le terrain (en intégrant dans ce total le château du Bilo et la Chapellenie).

La proximité de la ville épiscopale de Tréguier, la présence d’un port et de havres dans le Jaudy, la tenue régulière de foires et de marchés ainsi que la richesse des terres ont favorisé l’implantation d’une petite et moyenne noblesse dans la campagne environnante. Cette noblesse - très importante en nombre1 - a fait construire ou reconstruire de nombreuses résidences seigneuriales à partir du 15e siècle (Moyen Age "finissant") et surtout au 16e siècle2. A cette époque, la société est éminemment rurale : près de 90 % de la population habite dans la campagne3. Pour le seigneur, le manoir est à la fois un lieu de vie, de pouvoir et de travail : c'est une résidence située au centre d'une exploitation agricole. Ces demeures sont désignées dans les archives comme "hostel", "hébergement", "maison", "lieu noble", "manoir, terres et héritages" voire "château".

Le manoir de Saint-Renaud (alias Saint-Drénou) à Minihy-Tréguier reprend toutes les caractéristiques du manoir breton : un environnement isolé, la proximité immédiate d'un ruisseau, une situation à flanc de coteau orientée vers le sud, des terres riches et variées (terres labourables, prairies), des bois (de haute futaie), une chapelle (disparue), un logis à l’architecture ostentatoire, un mur de clôture, et des parcelles immédiatement proche du logis closes un mur (jardin potager et verger), une vaste cour (à l’origine fermée par un portail), une métairie (le seigneur confiant l'exploitation de ses terres à un métayer exempt d’impôts), plusieurs dépendances dont un four à pain, deux moulins à eau et leur étang ainsi que deux routoirs.

A Mézobran, le manoir a conservé sa chapelle seigneuriale dédiée à Saint-Joseph. Juste à côté de la chapelle, un chêne quasi millénaire semble marquer l’importance de ce lieu. Les croix de chemin sont également des marqueurs des seigneuries : croix de Kerguyomard située à l'origine non loin du manoir de Keriec et croix de saint-Renaud par exemple (la partie sommitale de la croix est conservée dans le jardin du manoir).

Les manoirs disposent le plus souvent d’un moulin à eau qui leur assure des revenus importants : le manoir de Keriec possède ainsi le moulin à eau de Pont ar Scoul sur le Guindy (reconstruit en 1802) ; le manoir de Kerzéhan, le moulin homonyme également situé sur le Guindy... Côté Jaudy, le manoir de Mézobran disposait d’un moulin à eau fonctionnant grâce à l’énergie des marées (moulin situé à 600 mètres au nord-nord-est du logis). Cette installation hydraulique, nommée sur le cadastre "Milin Mor Maizo Bran", littéralement le "moulin mer de Maizo Bran", a quasiment disparu à l’exception de sa digue de retenue. Outre un moulin à eau sur le Guindy, la seigneurie de Troguindy disposait également d’une "pêcherie sur la rivière4".

Situé à proximité immédiate du Jaudy, le manoir de Mézobran dispose à la fois d’un ruisseau à proximité, d’une fontaine (aujourd’hui déplacée dans la cour) et d’un puits situé devant le logis. Idem à Guernalio ou Kerpuns (littéralement le "lieu habité du puits") où un puits se situe immédiatement devant le logis. Les manoirs de Saint-Renaud et de Mézobran disposent de pâture sur le Jaudy désignée comme "Laisse de mer" ou "Palud" dans les états de section du cadastre.

La présence de nombreux routoirs ou "bassins de rouissage" à Minihy-Tréguier (et dans le Trégor) est liée à la culture et à la transformation de plantes textiles comme le lin ou chanvre. Le cadastre de 1835 figure ainsi des routoirs dans les environs immédiats des manoirs, mais toujours "sous le vent" en raison des odeurs pestilentielles qui peuvent s’en dégager : c’est le cas à Saint-Renaud (deux routoirs localisés au sud-est, à moins de 100 mètres du logis), à Traou Martin (au sud-est du logis, à 150 mètres du logis), à Mézobran (à l’est du logis, à moins de 200 mètres), à Troguindy (au sud-sud-ouest du logis, à 200 mètres), à Kernabat, à Keroudot (dans l’anse de Sainte-Catherine), à Guernalio (au sud-sud-ouest du logis au lieu-dit "Feuteun Vin", à 200 mètres), ou sur le site manorial du Castel (le toponyme "Le Chatel" [Chastel] fait référence à un ancien manoir). Dans le cas de Traou Martin, les installations hydrauliques autour de la fontaine dite de saint Yves - routoirs et "maison à buée" - ont fait l’objet d’un dossier détaillé. Les états de section du cadastre révèlent l’usage des routoirs par les manoirs de Traou Martin, Kermartin et Kernabat.

Les manoirs de Troguindy et de Kerzéhan se distinguaient dans le paysage par l’importance de leur avenue5. Les états de sections du cadastre mentionnent également une "avenue" et une "entrée" à Keriec6, une "avenue" à Kerpuns7, une "entrée" à Saint-Renaud8 et à Kerallic9. Le cadastre illustre la disparition progressive de l’avenue bordée d’arbres qui était un signe ostentatoire de noblesse et de richesse. Après la Révolution, ces espaces sont le plus souvent transformés en "pâture" voire, dans certains cas ont été labourés comme à Keriec.

Le cadastre permet d’observer des éléments défensifs comme sur le site manorial de Troguindy implanté sur un promontoire dominant le Guindy. A Kernabat, une enceinte fortifiée est décrite par le Chevalier de Fréminville en 1837 : "la cour de figure carrée est environnée d'une forte muraille flanquée à chaque angle de tours rondes, mais qui sont aujourd'hui à demi ruinées". A Guernalio, c’est une simple ouverture de tir aménagée dans l’épaisseur de la tour qui permettait de flanquer le portail d’entrée.

Au 17e et 18e siècles, alors que de nombreux nobles déménagent en ville pour plus de commodité, ces manoirs ont souvent été déclassées en simple exploitation agricole. Cette évolution des usages et de la manière d’habiter des nobles sur leurs terres a entraîné des modifications plus ou moins importantes du bâti. Rachetés comme "biens nationaux" lors de la période révolutionnaire ou post-révolutionnaire, la grande majorité des manoirs sont convertis en "métairie". L’enrichissement rapide des propriétaires grâce aux terres agricoles (Minihy-Tréguier compte plus de plus de 81% de terres labourables selon le cadastre de 1835) a entrainé des reconstructions – le plus souvent antérieure à la révolution agricole - mais aussi, dans certains cas l’abandon de bâtiments devenus inutiles. Dans le Trégor, le système de "bail à convenant" (des baux d’une durée 9 ans le plus souvent) et la possibilité pour les propriétaires fonciers de congédier les exploitants a maintenu dans un certain état d’archaïsme les manoirs devenus fermes : les propriétaires fonciers refusant toutes les constructions nouvelles.

Dans son "Dictionnaire historique et géographique" (1778), Jean-Baptiste Ogée évoque les juridictions qui s’exercent à Tréguier et cite notamment la seigneurie de Troguindy qui dispose du droit de haute justice. Le Chevalier de Fréminville dans "Antiquité de la Bretagne. Côte-du-Nord" (1837) mentionne le nombre important d’anciens manoirs nobles "aux environs de Tréguier", "remarquables par leur antiquité, leur architecture ou les familles auxquelles ils ont appartenu jadis". Il a uniquement décrit les manoirs qu’il a pu apercevoir sur son itinéraire : Kermartin, Troguindy, Kermein [Kermen] et Kernabat (avant de traverser la rivière du Jaudy). Les manoirs reflètent le niveau d’aisance financière des seigneurs : impossible par exemple de comparer le remarquable manoir de Mézobran au manoir de Kermen que Fréminville qualifie de "genre le plus modeste".

Certains des manoirs cités par des historiens, archéologues ou érudits du 19e siècle (Benjamin Jollivet en 1859 ; A. Marteville et P. Varin en 1853 qui reprennent les travaux de Jean-Baptiste Ogée datant de 1778) ont aujourd’hui disparu, c’est le cas des manoirs de Kermoal (dont le toponyme a donné son nom à la section C du cadastre et qui est cité en 1853 dans le Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne), de Kerprigent (seigneurie anciennement connue et logis avec tour orientée vers l’est visible sur le cadastre ancien), de Kerdano (tour orientée vers le nord figurée sur le cadastre et ferme reconstruite au milieu du 19e siècle), de Kernormand (tour orientée vers le nord figurée sur le cadastre ; un site manorial ?), de Kergonan (Kerconnen dans les archives ?) et le Pénity.

De nombreux manoirs ont été modifiés au fil du temps par leurs propriétaires, c’est le cas des manoirs de Troguindy qui a perdu sa tour nord-ouest, de Kerzéhan (logis probablement reconstruit à la fin du 18e siècle ou au début du 19e siècle), Le Castel (le cadastre ancien montre la présence d’un ancien logis), Keroudot (élévation sud reconstruite au milieu du 19e siècle), Traou Martin et Keriec (qui ont tous deux perdu leur tour d’escalier) et Le Merdy (logis restauré en 1974).

Si le manoir de Kermartin a été détruit et remplacé par une ferme en 1834, son colombier et son puits subsistent toujours. Deux sites manoriaux dont les logis ont été reconstruits en ferme ont été étudiés : Kerallic, ferme reconstruite en 1788 puis agrandie en 1819 et Crec’h an Goué dont le logis de ferme a été reconstruit en 1877-1878. Dans les deux cas, les colombiers sont visibles sur le cadastre de 1835 mais ont aujourd’hui disparu. Les toponymes "Couldry" ou "parc ar houldry" font références à la présence d’un colombier. Leur origine vient de "coulm" [koulm] qui signifie la colombe. A Mézobran, La parcelle du colombier – aujourd’hui disparu - composée de terres labourables se nomme "ar prat", littéralement le pré.

1Selon Patrick Pichouron qui cite Georges Minois dans "Nouvelle histoire de Bretagne", 1992, p. 355, la noblesse représente plus de 4 % de la population en Bretagne au 15e siècle.2Selon Patrick Pichouron : "plus la zone est fertile, plus les ressources sont importantes, plus elle est peuplée, plus il y a de manoirs et plus la superficie des domaines est réduite. Néanmoins, étant donné la limitation des ressources naturelles, il en résulte – et c’est un paradoxe qui mérite d’être souligné – une plus grande précarité des conditions de vie de la noblesse".3Les auteurs du "Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne" publié en 1853 évoquent une forêt couvrant Minihy-Tréguier aux 13e et 14e siècles. Des noms de parcelles ou micro-toponymes attestent également de la présence d’anciennes zones boisées.4Archives départementales des Côtes-d'Armor : E 2843. Seigneurie de Troguindy.5Filant vers le sud-sud-ouest à Troguindy ; vers le nord-nord-est à Kerzéhan.6Parcelle n° 525 : "Keriec, avenue [puis] pâture".7Parcelle n° 375 : "l’avenue, pâture et futaie [barré]".8Parcelle n° 717 : "L’entrée, futaie [barré] pâture". 9Parcelle n° 44 : "an entrée, pâture".
Aires d'étudesSchéma de cohérence territoriale du Trégor
Dénominationsmanoir, logis
AdresseCommune : Minihy-Tréguier
AdresseCommune : Tréguier
Période(s)Principale : 15e siècle, 16e siècle
Secondaire : 17e siècle, 18e siècle, 19e siècle, 20e siècle

Annexes

  • Les manoirs de Tréguier et de Minihy-Tréguier

    Dix-sept manoirs et un château (détruit) ont été identifiés lors du recensement des communes de Tréguier et Minihy-Tréguier.

    Manoirs à tour et escalier en vis

    Manoir de Crech Martin (édifice recensé) ;

    Manoir de Traou Martin (manoir étudié) : il a perdu sa tour d’escalier ;

    Manoir de Traou Miquel (manoir étudié) ;

    Manoir de Guernalio : le logis manorial a été déclassé en dépendance ; un logis a remplacé une partie ancienne en 1848 (édifice étudié) ;

    Manoir de Kermein [Kermin, Kermen] (édifice étudié) ;

    Manoir de Kernabat (édifice étudié) ;

    Manoir de Keriec (édifice étudié) ; ce manoir a perdu sa tour d'escalier ;

    Manoir de Keroudot (édifice recensé) ;

    Manoir de Kerrivoalan (édifice recensé) : ce manoir a perdu sa distribution d’origine ;

    Manoir de Mézobran (édifice étudié) ;

    Manoir de Troguindy (édifice recensé) : il conserve une tour avec escalier en vis en pierre ; une seconde tour - dominant le Guindy - a été arasée.

    La "Chapellenie de Saint-Yves" est une demeure ecclésiastique même si nous pouvons la rapprocher du point de vue architectural d’un logis manorial.

    Manoirs à escalier rampe sur rampe

    Manoir de Saint-Renaud (édifice étudié) ;

    Manoir de Kerpuns (édifice étudié).

    Châteaux

    Château du Bilo (édifice étudié).

    Manoir ayant été transformés ou reconstruits aux 18e, 19e ou 20e siècles

    Manoir de le Castel - Kastell Dinec'h (édifice recensé) : manoir reconstruit en ferme ;

    Manoir de Kerzéhan (édifice recensé) ;

    Manoir de Le Merdy (édifice recensé).

  • Les parcelles de l'ancien manoir de Troguindy d'après les états de section du cadastre de Minihy-Tréguier, 1835

    Selon les états de section du cadastre, "Troguindy" appartient en 1835 à "Picot de Bois Feuillet" habitant à Châtelaudren [Michel Picot de Prémesnil, Seigneur de Rocevro, Le Carpont, Kersimon, Kerusaouen, Tromelin, Troguindy et autres lieux, demeurant en château de la Brientaye, paroisse de Saint-Servan, Evêché de Saint-Malo est seigneur de Troguindy]. Les parcelles sont désignées comme "L’avenue, pâture" (n° 111), "fontaine Saint-Marc, routoir" (n° 113), "coat ar prat, pâture" (n° 115), "Loguel ar forn, labour" (n° 116), "Loguel ar forn, pâture" (n° 117), "maison, bâtiment et cour" (n° 118), "le jardin" (n° 119), "hoat adring, futaie [barré] taillis" (n° 120), "prat adring, pâture" (n° 121), "ar hourtil, labour" (n° 122). D’autres parcelles appartiennent à ce propriétaire dans la commune de Minihy-Tréguier.

    (Guillaume Lécuillier, 2019).

  • Les manoirs de Tréguier et Minihy-Tréguier décrits par le Chevalier de Fréminville ("Antiquité de la Bretagne. Côte-du-Nord", 1837)

    Le Chevalier de Fréminville dans "Antiquité de la Bretagne. Côte-du-Nord" (1837) évoque le nombre important d’anciens manoirs nobles, "remarquables par leur antiquité, leur architecture ou les familles auxquelles ils ont appartenu jadis".

    Le chevalier évoque en premier lieu le manoir de Kermartin à Minihy-Tréguier : "Il ne consiste qu'en un seul corps-de-logis dans lequel on entre par une porte en ogive, à droite de l'entrée est la chambre qu'habitait saint Yves. On y voit encore le lit dans lequel il mourut. Ce lit est une couchette close, en bois de chêne et ornée de sculptures dans le style gothique. On voit d'après cet exemple que l'usage de ces lits clos si généralement répandus encore aujourd'hui dans les maisons de campagne de Bretagne, remonte à une assez haute ancienneté, et nous connaissons plusieurs autres exemples qui prouvent que dans des temps même peu éloignés de nous, la pauvre noblesse n'avait que des lits de cette sorte. Le lit de saint Yves, outre les dégradations qui sont l'œuvre du temps, en éprouve journellement d'autres de la part des personnes pieuses, qui de tous les points de la Bretagne viennent comme en pèlerinage pour le visiter, et ne manquent pas d'en couper et d'en emporter un petit morceau, considéré comme une relique précieuse. Les fenêtres qui éclairent la chambre sont garnies extérieurement de fortes grilles en fer. Au-dessus est une autre chambre éclairée par deux grandes fenêtres à croisées de pierre. A gauche de l'entrée est la grande salle ou salle d'honneur, son toit et son plafond sont depuis longtemps écroulés, cette salle a aussi deux grandes fenêtres à croisées en pierre. Le nom de famille de saint Yves était Heloury, et son père était écuyer et seigneur de Kermartin, petit fief dont le chef-lieu fut le manoir dont nous venons de parler."

    Près de Tréguier, Fréminville évoque également une "Maison des Templiers" (située à Minihy-Tréguier, Plouguiel ?) qu’il décrit ainsi : "Les chevaliers du Temple avaient une chapelle près de la ville de Tréguier et cette chapelle accompagnée de quelques bâtiments accessoires, était en outre défendue par quelques fortifications comme on le voit constamment dans tous les édifices dépendants de l'ordre des Templiers. Celui dont il s'agit ici est appelé par les paysans du lieu Chapelle-Inden, nom dont je n'ai pu distinguer l'étymologie, et tous s'accordent à dire qu'elle appartenait autrefois aux moines rouges ; c'est par cette qualification que les Templiers sont désignés dans toute la Bretagne par les villageois, et cette qualification traditionnelle est due à la croix rouge que les chevaliers portaient cousue au côté gauche de leurs manteaux. La Chapelle-Inden est un grand bâtiment ayant deux ailes, mais ne consistant qu'en rez-de-chaussée. Ses portes et ses fenêtres sont la plupart en ogive. La grande et la petite arcade du portail sont de cette forme, et elles sont défendues par deux tourelles. Au bas de celle de droite est une meurtrière pour placer un fauconneau ; ceci a été pratiqué dans des temps moins anciens que cet édifice, bâti à une époque - bien antérieure à l'invention de l'artillerie à feu."

    Pour le manoir de Troguindy à Minihy-Tréguier, Fréminville écrit : "En se dirigeant plus au nord et s'approchant du vallon ou coule la petite rivière de Guendi [Guindy] qui se jette à peu de distance dans le Jaudi [Jaudy] ou rivière de Tréguier, on trouve le manoir de Troguindy ou plutôt Traoûn-guendi1, nom souvent altéré dans le moyen âge, en celui de Tronguidy. Ce manoir est au moins aussi ancien que celui de Kermartin. Une grande porte à arcades et moulures ogivales vous introduit dans la cour. Le corps de logis a une porte particulière dans le même style, il est à deux étages éclairés par des fenêtres carrées, celles du premier ont des traverses en pierre. L'édifice est accompagné de deux tourelles couvertes d'un toit en flèche. La famille de Troguindy ou Tronguidy est ancienne en Bretagne et ne manque pas d'illustration. Deux de ses membres, Maurice et Geslin de Tronguidy, furent du nombre des écuyers Bretons, qui combattirent à la célèbre affaire des Trente, en 1351. Son fief obtint depuis le titre de vicomté. Cette famille qui subsiste encore, porte pour armoiries de gueule, à neuf besans d'or, 5, 5 et 5."

    Le Chevalier de Fréminville poursuit sa visite en décrivant le manoir de Kermen : "A peu de distance du manoir seigneurial de Troguindy est l'arrière fief de Kermen. Son manoir du genre le plus modeste, est accompagné d'une tourelle à toit en flèche. L'édifice entier, ombragé de vieux hêtres, date du commencement du seizième siècle. La possession de cet humble domaine n'entraînait que l'obligation du service de vougier [c'est à dire "fantassin armé d’une vouge" ou "lancier" : Fréminville évoque la modestie financière du seigneur du lieu relevé dans les "Montres" ou revues des Gens d'armes]".

    Sur le manoir de Kernabat, il écrit : "De l'autre côté de la ville de Tréguier en redescendant sur les bords de la rivière de Jaudi [Jaudy], on trouve le manoir de Carnabat ou plutôt Kernabbat, (manoir de l'abbé) beaucoup plus considérable. La maison principale construite dans le style gothique du quatorzième siècle est accompagnée d'une tourelle hexagone renfermant l'escalier qui est une fort belle vis en pierre de taille ; la cour de figure carrée est environnée d'une forte muraille flanquée à chaque angle de tours rondes, mais qui sont aujourd'hui à demi ruinées. Le nom de Kernabbat, (manoir de l'abbé,) que porte ce manoir, indique que c'était un fief de la possession des évêques de Tréguier, qui y levaient un droit de péage sur tous les bateaux ou barques qui remontaient et descendaient la rivière."

    1Note du Chevalier de Fréminville : "Traoûn-Guendi signifie en breton, Vallée de Guendi ; c'est en effet sur la crête de la vallée où coule la rivière de Guendi [Guindy], qu'est bâti le manoir dont il s'agit."
  • Les "Montres militaires" ou rassemblement des nobles en armes

    Les nobles ont le privilège d'être exempts de certains impôts (comme les fouages : impôt extraordinaire perçu sur chaque feu ou foyer fiscal) mais ils doivent à leur seigneur suzerain le concours de leur personne en armes : c'est une sorte de "service militaire" qui s'exerce notamment lors des "montres" - rassemblement des nobles en armes - dont la fonction s’apparente à des revues militaires des périodes médiévale et moderne.

    Il s’agit également de s’assurer que les membres de la noblesse sont suffisamment bien équipés pour participer à la défense du duché de Bretagne. Dans le Trégor, on fait souvent référence à la montre de l'évêché de Tréguier en 1481 : les nobles présents sont classés par paroisse.

    Le seigneur pouvait convoquer son ban, c'est à dire ses vassaux immédiats, pour faire la guerre. L'arrière-ban est lui composé des vassaux convoqués par leur suzerain. Dans le système féodal, le suzerain est le seigneur qui octroie un fief à son vassal. La cérémonie de l'hommage a lieu à cette occasion.

    L'armement (couleuvrine à main, "escopette" ou arquebuse, arbalète ou "crannequin", arc et "trousse" ou carquois rempli de flèches, épée, lance, pertuisane, hallebarde ou jusarme...), l'uniforme ("harnoy" ou armure lourde, brigantine ou armure légère servant de cuirasse, salade ou casque simple dépourvu et mailles de fer, "palletoc" ou petite cotte de mailles recouvrant la tête et les bras), la manière de se déplacer (à pied ou à cheval qualifié de "bon et suffisant", seul ou en "troupe") sont réglés par mandement des Ducs de Bretagne en fonction du revenu annuel des vassaux et de leur "puissance". Une ordonnance du duc Pierre de Bretagne (1450-1457) fixe l'armement des nobles en 1450. Dans ce système, il est prévu des motifs d’exemption mais également des peines auxquelles s’exposent les nobles défaillants.

    Les montres sont aussi l'occasion de contrôler l'état de noblesse et des privilèges associés : on parle alors de "réformation" comme celle de 1426 à l'échelle du duché. Les nobles et leurs métayers (un par paroisse et par manoir) sont exemptés des fouages.

    Les montres médiévales se perpétuent aux 17e et 18e siècles avec la mise en place des capitaineries garde-côtes sur le littoral breton et le rassemblement de gens d'armes sous l'autorité de seigneurs locaux nommés "capitaines garde-côtes".

    (Texte : Guillaume Lécuillier).

Références documentaires

Bibliographie
  • COLLECTIF. Le manoir en Bretagne : 1380-1600. Paris, Monum, Cahiers de l´Inventaire, Imprimerie nationale Editions, Inventaire général, 1993, 348 p.

  • Fenêtres sur cour, Catalogue d'exposition, château de La Roche-Jagu, Rennes, 1993.

  • PICHOURON, Patrick ; KERHERVE, Jean (Dir.), "Manoirs et propriétaires aux 15e et 16e siècles dans le régaire de Tréguier et la seigneurie de Botloy-Lézardré (Dans les limites actuelles des cantons de Lézardrieux et de Tréguier)". Mémoire de maîtrise, Université de Bretagne occidentale, Faculté Victor Segalen, Brest, 1994, 170 p.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel) : ARC dom
  • BOTREL, Yannick. Les justices seigneuriales de l'évêché de Tréguier. Guingamp, éditions de la Plommée, 2002.

  • KULIG, Christian. WORTHINGTON, Patrick. Châteaux et manoirs. Trésors du Trégor. Saint-Thonan, 2013, 256 p.