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Les moulins à eau du Guindy (Minihy-Tréguier et Plouguiel)

Dossier IA22011756 réalisé en 2008

Avant la Révolution, les moulins et dépendances (comprenant le plus souvent, un logis, des dépendances et des terres) - sources importantes de revenus - appartenaient quasiment tous à des seigneuries : moulin de Troguindy, moulin de Kerzéhan ou moulin de Pont ar Scoul à la seigneurie de Keriec. Leurs usages sont encadrés par des droits seigneuriaux, "les banalités" : tous les sujets du seigneur devaient ainsi "user de son moulin". Pour la mouture, les sujets devaient un droit proportionnel fixé par la "Coutume de Bretagne".

Du moulin à eau dit "Moulin de l’Évêque" (et du pont-aqueduc immédiatement proche), les archives municipales de Tréguier conservent une extraordinaire représentation issue du "plan de la pompe de Tréguier" réalisé en 1610 par Charles Symon. Le moulin qui appartient au "seigneur-évêque" de Tréguier (jusqu’à la Révolution) y figure ainsi avec sa roue.

Le "bon fonctionnement" du moulin du "seigneur propriétaire" est confié à un meunier "à ferme", le plus souvent pour 9 ans (il s’agit d’une convention par laquelle le propriétaire d'un bien foncier, ici un seigneur, en abandonne la jouissance à un tiers, un meunier, pour un temps et un prix fixé). Des "corvées de moulins" étaient régulièrement organisées par le seigneur pour le curage des biefs et l’entretien des "ponts et chaussées" et maçonneries. Si le seigneur des terres est considéré comme le "maître de l'eau", le meunier est le "maître des meules". A l’origine, les rentes étaient payées en grain au seigneur (denrée plus facile à conserver que la farine) : au 18e siècle, les rentes sont désormais le plus souvent payées en argent.

Selon le cadastre parcellaire de 1835, la commune de Minihy-Tréguier comptait 10 moulins, 1 buanderie, 1 tannerie et 30 routoirs. Sur le Guindy, on dénombre ainsi huit moulins à eau : le moulin du Pont Neuf, le moulin de Kerzéhan, le moulin de Pont ar Scoul, le moulin de Troguindy, le moulin de Keraliou également surnommé "moulin Bourva", le moulin du Pont, le moulin de Kerouzy situé sur la rive de Plouguiel et le moulin de l’Évêque.

A l’exception du moulin de Keraliou qui est une minoterie, les autres moulins sont des teillages liés à la culture du lin aux 19e et 20e siècles. Les archives départementales des Côtes-d’Armor conservent dans la série S - Travaux publics et transports - service hydraulique - des dossiers relatifs aux droits d’eau sur le Guindy et des relevés des moulins sous la cote "28 S 6 (1)".

A ce dénombrement, il faut ajouter deux autres moulins et leurs étangs - dépendant à l’origine du manoir de Saint-Renaud - et alimentés par un ruisseau venant de Traou an Dour (le vallon de la source) et coulant vers le Jaudy (un seul moulin a pu être recensé, le second, figurant sur le cadastre de 1834, a été détruit). La seigneurie de Mézobran disposait également d’un moulin à eau fonctionnant grâce à l’énergie des marées (moulin situé à 600 mètres au nord-nord-est du manoir). Cette installation hydraulique, nommée sur le cadastre ancien "Milin Mor Maizo Bran", littéralement le "moulin mer de Maizo Bran", a aujourd’hui quasiment disparu à l’exception de sa digue de retenue.

Le village du Guindy

Au village du Guindy, point de franchissement du Guindy via le "pont du Guindy", ce sont cinq moulins à eau qui ont été implantés au fil des siècles sur 800 mètres de cours d’eau (voir en annexe, la propriété des moulins selon les états de section du cadastre de 1835). De nombreux logis, datables des 18e et 19e siècle, ont également été recensés. La chapelle Saint-Marc était située le long du Guindy côté Minihy-Tréguier, à mi-chemin entre le manoir de Troguindy et les moulins à eau. La fontaine miraculeuse - ses eaux auraient la faculté de guérir les rhumatismes - se trouve à proximité immédiate.

Le moulin de Troguindy a été reconstruit en 1846 selon l’inscription et le millésime inscrits sur le linteau de la porte principale : "USINE / F. F. PAR JOSEPH P-SSON ET / MARIE LE CHAFFOTEC / 1846". Selon la base de données Généarmor Marie Charlotte LE CHAFFOTEC et Joseph PERRON était mariés.

En 1880 (cette année-là, le pont est emporté par une crue), on dénombre "trois minoteries importantes, celle de M[onsieur] Talibart, de madame veuve Balcou et de Pezron, la tannerie de M[onsieur] Balcou, les usines à lin si considérables de Kerouzy et du moulin de l’Évêque, six buanderies" et environ "40 feux" (ménages). Au Guindy, plus précisément près du pont-aqueduc, transitaient aussi des "engrais marins".

En 1946, le village du Guindy comptait 23 ménages pour 90 habitants : il s’agit de la plus grosse agglomération de la commune derrière celle du bourg.

Les moulins du Guindy sont cités un article de Jean-Yves Andrieux intitulée "L'industrie linière du teillage en Bretagne nord (vers 1850-vers 1950) : proto-industrialisation ou industrialisation défaillante ?" : "0n y [dans le Trégor] remarque du reste aussi des rassemblements plus spectaculaires d'entreprises, comme au Guindy, sur le cours d'eau du même nom, affluent du Jaudy, et les communes de Minihy-Tréguier et Plouguiel, où s'établirent cinq teillages de lin qui cohabitaient avec un moulin à grain : la configuration de ce village est intéressante à signaler pour son système de dérivation, pour la mise en valeur originale d'un site, très proche par ailleurs de la mer, pour la création et l'organisation d'un espace de travail, pour l'affectation et la réaffectation des moulins, dont la plupart allèrent évidemment à autre chose avant de tourner au lin. Ce site fut l'un des premiers à se convertir au textile, dans les années post 1840."

L’enquête d’Inventaire du patrimoine menée en 2008 par Guy Prigent avait permis de collecter le témoignage d’Anne-Marie Bourva (voir texte complet en annexe) : "D'immenses meules de lin recouvertes de chaume se remarquaient en descendant la côte de Tréguier. Le lin était emmagasiné dans les teillages dès le début de l'automne. Les teilleurs achetaient eux-mêmes leur matière première auprès des cultivateurs du secteur. Le teillage durait donc tout l'hiver. Les ouvriers des teillages des moulins étaient employés pendant l'été dans les fermes pour les moissons et les foins ; au printemps, ils partaient presque tous à Jersey arracher les pommes de terre. […] Par l'intermédiaire des moulins, l'eau vive du Guindy entretenait ici au moins une soixantaine d'emplois presque tous masculins. Les autres emplois induits étaient celui des laveuses. Celles-ci travaillaient sur plusieurs lavoirs et habitaient toutes le village de Troguindy [sic]."

Si les moulins du Guindy ont aujourd’hui tous perdu leur usage, ils conservent, pour certains, leur bief, barrage et seuil, vanne(s), roue (non fonctionnelle), mécanismes, machineries et meules. Ils constituent un patrimoine à préserver et à valoriser tout en s’assurant de la continuité écologique du Guindy.

Guillaume Lécuillier, septembre 2019.

Destinationsmaison
Dénominationsmoulin, logis, dépendance, pont, maison
Aire d'étude et cantonCommunes littorales des Côtes-d'Armor - Tréguier
HydrographiesLe Guindy
AdresseCommune : Plouguiel
Lieu-dit : Le Guindy
Cadastre : 1834 D 2ème feuille, 3ème feuille
AdresseCommune : Minihy-Tréguier
Lieu-dit : Le Guindy

En 1974, il existait encore 55 moulins à eau sur l'ensemble du cours du Guindy. Dans le Trégor, le teillage mécanique et hydraulique faisait vivre 1500 ouvriers qui travaillaient dans environ 70 teillages, alimentés par les récoltes en lin de 5000 cultivateurs.

Les sept moulins du cours d'eau du Guindy, encore existants (au niveau des bâtiments), situés sur les communes de Minihy-Tréguier et de Plouguiel, sont datés au moins du 1er quart du 19ème siècle en raison de leur relevé sur le cadastre de 1834. On trouve en aval :

- le moulin l'Evêque à Pierre Le Corre (teillage),

- le moulin de Kerouzy à Le Du (teillage),

- le moulin du Pont à Couadou (teillage),

- le moulin de Keraliou (minoterie, Pierre Conan, meunier), , encore appelé "moulin Le Bourva,

- le moulin à 2 deux roues de Troguindy à Jean-Baptiste Le Calvez (teillage),

- le moulin du Pont-Neuf à Geffrroy (le dernier teillage sur Minihy)

- le moulin de Pont ar Scoul (teillage), qui a cessé de fonctionner en 1960.

Le dernier meunier de Pont Scoul était Jean-Pierre Le Mennec.

Seul l'ancien moulin à teillage de Kérousy, qui a conservé sa mécanique complète, a été étudié.

Le moulin à eau de Kerzehan (ancien teillage), est indiqué sur le cadastre de Minihy-Tréguier. Il est situé à l'écart des voies de communication, il a été restauré et aurait conservé sa mécanique (témoignage oral).

Les moulins cités et repérés (sur la commune de Plouguiel et de Minihy-Tréguier) ont tous été transformés en habitations, cependant les vannes et autres ouvrages régulateurs (règlement d'eau) doivent être maintenus encore aujourd'hui en état par les propriétaires de ces moulins.

L'arrêt de fonctionnement des moulins a fait cesser le curage des biefs et des étangs qui avait pour but d'augmenter leur capacité de rétention de l'eau. Les courants furent atténués, en raison de la disparition des 'chasses d'eau' qui entraînaient les détritus de toute sorte.

(Texte historique de Guy Prigent, 2008).

Période(s)Principale : Moyen Age, 17e siècle, 18e siècle
Principale : 19e siècle

Ces moulins sont construits avec une maçonnerie en moellon de schiste, de granite (pour les encadrements). Les toitures sont à longs pans ou en croupe. Ils sont tous situés sur la rive droite du Guindy, sauf le moulin de Kerousy.

(Texte descriptif de Guy Prigent, 2008).

Énergiesénergie hydraulique
États conservationsdésaffecté
Techniquesmaçonnerie

Les moulins du Guindy méritent d'être étudiés pour leur intérêt documentaire et ethnographique. Associés aux ouvrages régulateurs de la rivière, Ils représentent aussi les derniers bâtiments, témoins d'une proto-industrie locale autour de l'économie linière (Guy Prigent, 2008).

Statut de la propriétépropriété privée
Intérêt de l'œuvreà étudier

Annexes

  • Les moulins à eau du Guindy selon les états de section du cadastre de Minihy-Tréguier, 1835

    Le "Moulin de Troguindy" (parcelle n° n° 24) appartient à « Picot de Bois de Feuillet à Châtelaudren » puis à Jean Peron à Tréguier.

    Le "Moulin de Keralio brûlé" (parcelle n° n° 11) appartient à "Le Disès de Pen an Run femme" mais il est exploité en convenant nommé "Convenant Keralio" par Joseph Peron désigné comme "colon".

    Le "Moulin du Pont" (parcelle n° n° 3) appartient à "Pierre Even, veuve" au Moulin du Pont.

    Selon les états de section du cadastre, "Milin ar Pont" (parcelle n° n° 75) appartient en 1835 à Yves Balcou de Tréguier.

    Selon les états de section du cadastre, le "Moulin L’évêque" appartient en 1835 à "Ryolay, veuve" à Lannion (parcelles n° 46, 47 et 49). Les parcelles sont désignées comme "pâture" (n° 48), "lande" (n° 50), "labour" (n° 51). Ces deux dernières appartiennent à Adolphe de Roquefeuil qui habite au château du Bilo. "Siyet bras" (parcelle n° 37) appartient en 1835 à Adolphe de Roquefeuil qui habite au château du Bilo. Exploitée en convenant par Charmes Derrien, "Siyet bian" appartient à "Delaboissière femme".

    (Guillaume Lécuillier, 2019).

  • Description du village du Guindy à l’occasion de la destruction du pont par les eaux le 9 octobre 1880 et d’une pétition des habitants de Tréguier, Plouguiel et Minihy-Tréguier pour le rétablissement d’un pont (Journal de Tréguier, octobre 1880, Archives Départementales des Côtes d'Armor, extrait communiqué par Michel Le Henaff de Tréguier)

    "Trois minoteries importantes, celle de M[onsieur] Talibart, de madame veuve Balcou et de Pezron, la tannerie de M[onsieur] Balcou, les usines à lin si considérables de Kerouzy et du moulin de l’Evêque, six buanderies, les villages du Guindy composé d’environ 40 feux se trouvent par suite de la rupture du pont complètement isolés de toutes communications.

    En outre, les nombreux dépôt d’engrais marins qui se faisaient près de l’aqueduc ne peuvent désormais être levés pour la culture".

    [...]

  • Extrait de "L'industrie linière du teillage en Bretagne nord (vers 1850-vers 1950) : protoindustrialisation ou industrialisation défaillante ?" par Jean-Yves Andrieux, 1990

    "Je ne projette pas de décrire ici, fût-ce dans leurs grandes lignes, ces implantations en général assez disséminées, à l'image de ce réseau innombrable et dense qui couvrait le Trégor d'une multitude de petites usines hydrauliques, à peine séparées de quelques centaines de mètres parfois, tout en restant indépendantes. On y remarque du reste aussi des rassemblements plus spectaculaires d'entreprises, comme au Guindy, sur le cours d'eau du même nom, affluent du Jaudy, et les communes de Minihy-Tréguier et Plouguiel, où s'établirent cinq teillages de lin qui cohabitaient avec un moulin à grain : la configuration de ce village est intéressante à signaler pour son système de dérivation, pour la mise en valeur originale d'un site, très proche par ailleurs de la mer, pour la création et l'organisation d'un espace de travail, pour l'affectation et la réaffectation des moulins, dont la plupart allèrent évidemment à autre chose avant de tourner au lin. Ce site fut l'un des premiers à se convertir au textile, dans les années post 1840."

    (Transcription : Guillaume Lécuillier, 2019).

  • Les moulins du Guindy : retranscription du témoignage de Anne-Marie Bourva

    L'essentiel des activités du village du Guindy, gravitait autour des cinq moulins à eau.

    Le moulin du Pont était exploité en teillage au début du 20e siècle par Monsieur Coadou. Ce teillage était à six spatules. Cette habitation abrita aussi une quincaillerie et une boulangerie.

    Le moulin de Keraliou [Le Bourva] était tenu par la famille Le Bourva et fonctionnait exclusivement en minoterie. Il a d'abord fonctionné avec des meules avant d'être agencé de cylindres. Parfois, lors des basses eaux, en période d'étiage, après la moisson, le Guindy ne disposait pas d'assez d'eau pour le faire tourner, aussi devait-on utiliser la locomobile de la batteuse à vapeur pour actionner le moulin. Le blé était pris à la ferme et on livrait en retour la farine et le son. Chaque commune avait sa journée de tournée en charrette attelée, la plus importante d'entre elles, était celle de Pleubian. La mouture était payée en nature. Pour faire moudre 100 litres de blé, le cultivateur en livrait 110 littres. Les 5 kg supplémentaires étaient destinés à rétribuer la façon. A de tels moulins adjoint une exploitation agricole afin de pouvoir au fourrage des chevaux et à la nourriture des hommes. Une telle entreprise employait à cette époque environ une douzaine de personnes soit pour la ferme, pour le moulin, ou pour le portage.

    Le troisième moulin [Troguindy] se trouvait plus loin en amont. Au début du siècle, il était exploité par Madame Le Dû. Celui-ci présentait la particularité de fonctionner simultanément au teillage et en minoterie. Le portage était assuré par le père de Mathurin Le Calvez de Ty Ruguel.

    Le moulin de Kerousy sur Plouguiel était exploité en teillage par la famille Le Dû.

    Au pied de l'aqueduc, le Moulin de L’Évêque, appelé "Milin Lescop" était aussi exploité en teillage par son dernier propriétaire Monsieur Le Corre.

    D'immenses meules de lin recouvertes de chaume se remarquaient en descendant la côte de Tréguier. Le lin était emmagasiné dans les teillages dés le début de l'automne. Les teilleurs achetaient eux-mêmes leur matière première auprès des cultivateurs du secteur. Le teillage durait donc tout l'hiver. Les ouvriers des teillages des moulins étaient employés pendant l'été dans les fermes pour les moissons et les foins ; au printemps, ils partaient presque tous à Jersey arracher les pommes de terre.

    Les employés au teillage avaient droit aux déchets du lin le "Kalach", qui leur servait de combustible pour cuire les aliments ou pour se chauffer. Le "kallach" était entassé sur l'âtre selon un procédé particulier qui consistait à placer dans le tas 2 bouteilles vides, l'une placée horizontalement et l'autre verticalement. Celles-ci étaient enlevées au moment de la mise à feu et leur retrait laissait un vide qui favorisait l'aération du brasier.

    Par l'intermédiaire des moulins, l'eau vive du Guindy entretenait ici au moins une soixantaine d'emplois presque tous masculins. Les autres emplois induits étaient celui des laveuses. Celles-ci travaillaient sur plusieurs lavoirs et habitaient toutes le village de Troguindy.

    Guy Prigent, 2008.

  • Témoignage oral (Le Mennec - STE-000)
  • Les moulins à eau du Guindy : millésimes et inscriptions

    Moulin de Troguindy : "USINE / F. F. PAR JOSEPH P-SSON ET / MARIE LE CHAFFOTEC / 1846" (sur le linteau de la porte est). Selon la base de données Généarmor Marie Charlotte LE CHAFFOTEC et Joseph PERRON était mariés. Ils ont eu pour enfant :

    - Joseph Marie PERRON (qui s'est marié avec Emilie LE CALVEZ en 1878 à Minihy-Tréguier) ;

    - Marie Joseph PERRON (qui s'est marié avec Pierre HOURON en 1888 à Minihy-Tréguier).

    Moulin de Keraliou surnommé "moulin Le Bourva" : F:PAR J [H ?] PERON / ???" (sur le linteau de la porte sud)

    (Guillaume Lécuillier, 2019).

  • "Le Village du Guindy et ses moulins" par Chantal Boussu et Marie-Yvonne Gallais, extrait du Journal municipal de Minihy-Tréguier, mai 2019, n° 50, p. 7-11

    Le Village du Guindy et ses moulins

    "L’essor de l’économie bretonne à partir du 16e siècle est lié au développement des manufactures bretonnes qui produisent à bon marché des toiles de chanvre et surtout de lin (dites toiles "Bretagne") destinées à la consommation nationale, mais aussi aux marchés étrangers dont l’Espagne, l’Angleterre et le marché américain. Cette activité florissante produit des richesses qui profitent à la région et en particulier aux marchands et marins malouins, nantais et morlaisiens pour ne citer qu’eux. Elle atteint son apogée au milieu du 18e siècle, puis amorce un déclin lié à plusieurs facteurs dont la guerre d’indépendance américaine, la Révolution avec la fermeture des débouchés maritimes par l’Angleterre, une surtaxe imposée en 1822 sur les marchés espagnols et au final le prix trop élevé des toiles de Bretagne par rapport aux productions anglaises. Les marchés à l’exportation se réduisent considérablement vers 1840 et cette chute des ventes entraine la fermeture de nombre de manufactures et, par là même, l’appauvrissement de tout le tissu économique dépendant de cette activité.

    C’est lorsque s’intensifie le déclin des manufactures de toiles Bretagne, en 1823, que certains élus et élites administratives de la région s’interrogent sur les causes de cette crise. Parmi les hypothèses avancées, celle des transports car le lin n’était pas cultivé à proximité des manufactures. Plus probante, celle des cotons britanniques plus souples et répondant mieux aux goûts de la clientèle de l’époque. Autre effet, la faible mécanisation induite par une main-d’œuvre bon marché a retardé la modernisation des manufactures. En 1837, à l’initiative de ces élus, Frédéric ROUXEL entreprit un voyage en Flandre, Belgique, Westphalie, Saxe, Russie et Suède pour étudier la mécanisation de l’industrie linière. C’est la découverte et l’importation de machines adaptables à l’énergie hydraulique qui a déclenché le démarrage du teillage dans le Trégor.

    Parce que le Trégor bénéficiait de terres fertiles et d’un climat doux et humide, les teillages ne tardèrent pas à fleurir au cœur des terres trégoroises, en particulier le long de ses trois cours d’eau :le Léguer, le Trieux, le Jaudy et son affluent le Guindy. Les implantations sont en général disséminées,mais des communautés se forment comme celle du Guindy, l’un des premiers sites minotiers (moulins à grain) à se reconvertir au teillage vers 1840.

    Des rapports étroits existaient entre le teilleur et le cultivateur pour s’assurer de la qualité du lin. Dans certains cas, le paysan prêtait sa terre et ses bras, le teilleur fournissait la graine, les engrais et se chargeait du teillage. La saison du teillage s’étendait en général de septembre à mai. Dès les chaleurs venues (la chaleur rend le lin cassant et donc plus difficile à travailler), les roues des moulins s’arrêtaient. C’était le temps des moissons, de l’arrachage du lin (juillet-août), puis du rouissage et du ramassage des gerbes. Toute la main-d’œuvre disponible était absorbée par ces travaux dans les fermes de la région. Puis recommençait le cycle de culture et de transformation…

    Avant d’arriver au moulin, le lin subissait plusieurs traitements préparatoires :

    1. Le rouissage - le terme rouir vient du francique (langue des francs) rotjan, qui signifie pourrir :

    Il consistait à faire macérer le lin pour faciliter la séparation de l’écorce filamenteuse avec la tige. On faisait rouir les poignées (bottes) de lin dans un routoir ou rouissoir, sorte de vastes réservoirs pavés de dalles de pierres plates. Le bassin était rempli de bottes de lin puis recouvert de planches puis de galets. L’eau y pénétrait et stagnait pendant 2 à 3 semaines. L’eau devenait jaunâtre et dégageait une odeur pestilentielle et nocive. Comme il était difficile de déterminer le moment exact où le rouissage était terminé et, comme d’autre part, une fermentation trop prolongée enlevait aux fibres une grande partie de leur valeur, les fermiers n’attendaient jamais que la plante soit complètement rouie pour la sortir de l’eau. Ils achevaient l’opération en l’étendant sur les prairies pendant quelques jours.

    Vers la fin du 19e siècle, cette technique est interdite et remplacée par le rouissage au sol : le lin était étalé en couche mince sur le sol des prairies et subissait l’action de la rosée, de la pluie et de la chaleur humide.

    2. Le lin était ensuite prêt au "teillage" qui consistait à séparer la fibre de la paille. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les fibres ne sont pas au centre de la tige, mais sont regroupées en faisceaux sur le pourtour de la tige. A l’origine, "teillage" vient du verbe "tiller", c’est-à-dire se débarrasser de la tille (écorce) et détacher la longue fibre du lin en brisant la chènevotte (partie ligneuse du lin). Pour ce faire, le lin était broyé pour écraser le bois des fibres. Une fois dégagées, les fibres étaient battues pour éliminer la chènevotte (partie ligneuse du chanvre), puis épurées par des peignages successifs. Toutes ces opérations donnent le lin teillé ou filasse qui était expédié vers les filatures du Nord de la France.

    Le déclin de la culture du lin commença avec le coton et c’est la découverte des fibres synthétiques qui la fit péricliter. Toute l’industrie artisanale du teillage fut touchée, obligeant les nombreux teilleurs à changer de métier. Au Guindy, le dernier teilleur du moulin de Pont Ar Scoul cessa son activité en 1960.

    Les moulins à eau du Guindy

    Sur la commune de Minihy, les 7 moulins construits sur le cours du Guindy datent au moins du début du 19e siècle car figurent sur le relevé du cadastre de 1834 :

    - Le moulin du Pont-neuf (teillage)

    - Le moulin de Kerzehan (teillage)

    - Le moulin de Pont ar Scoul (teillage) qui a cessé de fonctionné en 1960

    - Le moulin de Troguindy à 2 roues (teillage)

    - Le moulin de Keraliou, encore appelé "moulin Bourva" (minoterie)

    - Le moulin du Pont (teillage)

    - Le moulin l’Évêque (teillage)

    Le moulin de Kerousy situé sur la commune de Plouguiel complète cette série de moulins. Tous ces moulins ont été transformés en maison d’habitation. Les roues à aubes ont malheureusement été démontées au cours du 20e siècle pour des raisons fiscales. En effet, les propriétaires de ces moulins, même s’ils n’étaient pas exploitants, étaient considérés comme en capacité de l’être. Ne subsiste pour certains moulins que leur bief.

    Principe de fonctionnement des moulins à eau

    Les moulins à eau du Guindy ont la forme d’une maison traditionnelle construite au bord de la rivière. La bâtisse renfermait tout le mécanisme de teillage. La roue à aubes était placée à l’extérieur, parallèlement au courant. Pour actionner cette roue, un barrage était construit en amont du moulin pour obtenir une chute plus rapide. À hauteur de la roue, un muret, parallèle aux rives, resserrait le cours de la rivière. Entre le muret et la berge, était construite une écluse pour réguler le niveau de l’eau. Souvent, et c’est le cas sur le Guindy, un bras de rivière appelé "bief" était spécialement aménagé et reprenait le dispositif ci-dessus.

    Le "droit de l’eau"

    L’entretien des rives d’un moulin, au plan écologique, doit se faire en respectant les cycles biologiques et le milieu aquatique. Une construction sur le lit de la rivière peut être un obstacle au bon écoulement des eaux qui charrient des branchages et autres déchets, au transport des sédiments et au passage des poissons et autres organismes vivants. Le droit de la gestion des cours d’eau en France est depuis plusieurs siècles l’objet d’un rapport complexe entre action étatique (anciennement royale), réglementations locales et propriété privée.

    Les rivières "domaniales" (navigables), appartiennent à l’état. Les rivières "non domaniales" (non navigables) sont régies par le droit privé. Les détenteurs de moulin sont donc propriétaires des berges et du lit de la rivière qui longe leurs terres et sont tenus à leur entretien. De tout temps, les moulins hydrauliques ont été régis par le droit. Avant la révolution de 1789, ils étaient encadrés parles "droits seigneuriaux". En 1790, une loi édicta que nul ne pouvait construire un moulin hydraulique sans une autorisation préfectorale. Cette loi était assortie de "règlements d’eau" basés sur le principe intangible de "libre cours des eaux".

    La dernière loi de 2006 sur l’eau et les milieux aquatiques, entend assurer la "continuité écologique" des cours d’eau en garantissant la circulation des espèces animales et le bon déroulement du transport des sédiments. C’est au nom de cette continuité écologique que les propriétaires des moulins du Guindy ont été confrontés à un dilemme imposé par la loi : ou bien ils détruisent sur fonds publics toutes constructions considérées comme obstacles transversaux rompant cette continuité, ou bien ils se voient contraints de s’équiper à leurs frais de dispositifs de franchissement tels que passes à poissons ou rivières de contournement. Certains propriétaires ont trouvé une échappatoire : apporter la preuve que le moulin est "fondé en titre", c’est-à-dire qu’il existait avant la loi de 1789 qui n’a pas abolit les droits d’eau délivrés par les seigneurs avant la révolution.

    Si les accès aux moulins sont privés, certains biefs sont encore visibles et la rivière est belle ! Venez redécouvrir les rives du Guindy et recherchez l’empreinte des anciens teilleurs."

    BOUSSU, Chantal. GALLAIS, Marie-Yvonne. "Le Village du Guindy et ses moulins", extrait du Journal municipal de Minihy-Tréguier, mai 2019, n° 50, p. 7-11.

Références documentaires

Documents d'archives
  • Moulins - fermes et procédures : arrêts, baux de fermages, enquêtes, suppliques. Moulins de Coz-Lezeven ou Vieux Moulin de Pratlédan (Langoat), de La Flèche (Langoat), de Fougeray-Rouge (Langoat), du Guindy (Minihy-Tréguier), de Kerderien (Langoat), de Kersaliou (Langoat), de Pouliven (Langoat) et de Traou Meur (Trédarzec).

    Séquentiel : 125.

    Cote : 2 G 142.

    Dates : 1549-1785.

    Métrage conservé : 0,08.

    Ancienne cote 1 : G art. 198.

    Archives départementales des Côtes-d'Armor : 2 G 142
  • 28 S 6 Guindy et affluents.

    28 S 6 (1) Le Guindy (ruisseau de Conéry, dans le cours supérieur)

    I Pédernec et Louargat. Moulin de Conéry, 1910-1911 ;

    II Cavan et Tonquédec. Moulin de Quelennec, 1885 ;

    III Cavan et Tonquédec. Moulin du Pont-Guen, 1900-1907 ;

    IV Rospez et Caouënnec. Moulin de Rospez, 1911 ;

    V Langoat, Coatréven, Minihy-Tréguier. Curage, 1880-1881 ;

    VI Lanmérin et Langoat. Projet d'usine au Pont-Poyès, 1861-1864 ;

    VII Coatréven et Langoat. Moulin Vieux ou milin Goz, 1878-1881 ;

    VIII Langoat et Coatréven. Moulin Neuf ou milin Nevez, 1875-1879 ;

    IX Minihy-Tréguier. Autorisations de construction, 1859-1879 ;

    X Minihy-Tréguier, Camlez, Plouguiel. Etang et moulin du Pont-Neuf 1851-1900 ;

    XI Minihy-Tréguier et Plouguiel. Moulin de Troguindy, 1882-1883 ;

    XII Minihy-Tréguier et Plouguiel. Moulin de Keralio, 1862-1864 ;

    XIII Minihy-Tréguier et Plouguiel. Moulin du Pont, 1859-1864 ;

    XIV Plouguiel et Minihy-Tréguier. Moulin de Kerousy, 1862-1873 ;

    XV Minihy-Tréguier et Plouguiel. Moulin l'Evêque ou du Guindy 1859-1866.

    Archives départementales des Côtes-d'Armor : 28 S 6 (1)
  • Canton de Tréguier (22). Pré-inventaire de la commune de Minihy-Trégier par Nicole Chouteau et Viviane Maillen assistées de Didier Richard pour les photographies, 1973.

    Région Bretagne (Service de l'Inventaire du patrimoine culturel) : 152
Documents figurés
  • AD Côtes-d'Armor : 4 num 1/43, plans cadastraux parcellaires de 1834.

    Archives départementales des Côtes-d'Armor
Périodiques
  • GIRAUDON, Daniel. ANDRIEUX, Jean-Yves. Teilleurs de lin du Trégor : 1850-1950. Morlaix : Skol Vreizh, n° 18, 1990.

  • ANDRIEUX, Jean-Yves. "L'industrie linière du teillage en Bretagne nord (vers 1850-vers 1950) : proto-industrialisation ou industrialisation défaillante ?". Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1990, vol. 97, n° 3, p. 383-397.

  • BOUSSU, Chantal. GALLAIS, Marie-Yvonne. "Le Village du Guindy et ses moulins". Journal municipal de Minihy-Tréguier, mai 2019, n° 50, p. 7-11.

Liens web