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Monument aux morts de la guerre 1914-1918 dit "La Trécorroise", Place du Général Leclerc (Tréguier)

Dossier IA22133189 réalisé en 2017

Le monument aux morts de Tréguier est considéré comme un chef d’œuvre de l'art monumental breton de l'Entre-deux-guerres. Si les archives communales de Tréguier sont très prolixes sur la réalisation de ce projet, nous ne connaissons malheureusement pas le détail qui a conduit au choix du sculpteur Francis Renaud (1887-1973) par les édiles de Tréguier. Pour sûr, l'artiste briochin est connu comme exposant régulier au Salon des artistes français.

L'originalité de ce monument commémoratif vient du choix d'une figure féminine comme sujet principal. Vêtue d'une cape de deuil et portant la « toukenn », coiffe paysanne en fil du Trégor, cette femme pleure les morts. Marie-Louise Le Put, épouse Gaultier, native de Goudelin a été choisie comme modèle par le sculpteur.

A Tréguier, Francis Renaud réussit l'alliance entre tradition bretonne, sensibilité et modernité sans doute grâce à sa propre expérience de la guerre. Prévu pour être érigé sur la place Notre-Dame-de-Coatcolvezou (les halles sont détruites en 1920), le monument est finalement disposé entre la cathédrale Saint-Tugdual et l’ancien palais épiscopal transformé en hôtel de ville. Suite à la demande de révision à la baisse du devis du sculpteur, qui aboutit au retrait de la stèle monumentale initialement prévue, le monument a paradoxalement gagné en puissance évocatrice. Si dans une lettre du 22 novembre 1920 adressée au comité du monument aux morts, le sculpteur appelait son œuvre la « Trécorroise », c’est sous le titre « la Douleur » que sa statue fut exposée au Salon des artistes français.

Dénominations monument aux morts
Aire d'étude et canton Schéma de cohérence territoriale du Trégor - Tréguier
Adresse Commune : Tréguier
Adresse : Place du Général Leclerc

Le projet de monument aux morts par le sculpteur Francis Renaud

Dès le 11 décembre 1919, le conseil municipal de Tréguier a constitué un "comité du monument aux morts" (voir l'annexe intitulée "Liste des 20 membres du "comité du monument aux morts" de Tréguier) pour l'érection d'un monument aux "Morts pour la Patrie" de la Guerre 1914-1918. Le 19 février suivant, une subvention de 4000 francs est votée par le conseil municipal. Le conseil vote ensuite le 12 novembre 1920 "l'érection à titre d'hommage public, d'un monument à la mémoire de ces enfants morts pour la France". Si les archives communales de Tréguier sont très prolixes sur la réalisation de ce projet, nous ne connaissons malheureusement pas le détail qui a conduit au choix du sculpteur Francis Renaud par les édiles de Tréguier.

Le 22 novembre 1920, Francis Renaud envoie de Paris, au secrétaire du comité du monument aux morts, la photographie (de la maquette en cours d'étude) et le devis du projet de monument auquel quelques modifications ont été apportées pour améliorer l'aspect général (voir l'annexe intitulée "Extrait du devis du projet de monument aux morts de Tréguier"). Dans ce courrier, le sculpteur nomme à deux reprises son projet "la Trécorroise" du gentilé des habitants de Tréguier.

Francis Renaud décrit son projet ainsi : "monument en granite de Kersanton sur lequel reposerait une guirlande de laurier et un casque, en bronze. Une femme, dans une attitude recueillie et assise à droite. Ancre de marine et croix de guerre, sculptées dans la partie supérieure de la stèle ; l'épitaphe inscrite au dessous. Les noms des disparus inscrits sur les deux côtés de la stèle". Le monument doit avoisiner les 4,6 mètres de hauteur. Le devis arrive au montant "monument mis en place" de 23 000 francs (dans le détail : 22 544 francs). Pour la statue, le sculpteur détaille pour 5 000 francs, les frais de modèle, le travail de la maquette, le moulage et la sculpture. Le devis précise l'emplacement du monument : "le monument sera érigée place des Halles" (actuelle place Notre-Dame de Coatcolvézou).

Le financement du monument se révèle difficile : en effet, si la subvention municipale s’élève à 4000 francs (somme votée en février 1920), la subvention de l'état est limitée, selon les barèmes en vigueur, à 520 francs (voir l'annexe sur la commission départementale). Le complément a été collecté grâce à une souscription publique qui a permis de lever 8000 francs. Or, le projet est désormais chiffré à 22 544 francs (somme arrêtée au 26 avril 1921 alors que le devis initial était de 18 000 francs). En conséquence, le comité du monument aux morts demande au sculpteur de revoir son devis à la baisse.

Le 14 juin 1921, Francis Renaud s'adresse à Gustave de Kerguézec, sénateur-maire de Tréguier :"le comité ne paraissant pas s'associer entièrement à ma façon de voir, j'ai cru nécessaire de vous communiquer les coupures de journaux reçues après l'envoi de la statue au Salon des artistes français. […] J'ose espérer, néanmoins que le comité comprendra qu'il faut pour Tréguier un monument aux morts qui se dégage de toutes les banalités conçues pour commémorer les morts de la guerre et surtout en rapport avec le charme si prenant de votre jolie ville".

Après discussion, Francis Renaud est finalement obligé de revoir son projet à la baisse afin de rentrer dans l'enveloppe financière fixée par la ville. Le 29 juillet, le sculpteur demande que l'on lui adresse la liste des morts afin qu'il puisse faire graver les noms des 94 enfants de Tréguier morts pour la patrie.

De la place des Halles à un nouvel emplacement

Quoique prévu pour être installé sur la place des Halles (actuelle place Notre-Dame-de-Coatcolvézou), le monument aux morts a finalement été érigé dans la cour d'honneur de l'ancien palais épiscopal - actuelle place du Général Leclerc. C'est en effet au même moment que le maire Gustave de Kerguézec envisage de faire de l'ancien palais épiscopal, le nouvel hôtel de ville de Tréguier. Une pétition est adressée en vain, au maire et aux conseillers municipaux de Tréguier, contre le choix d'une "partie des anciennes dépendances de l'église" pour implanter le monument, alors même que "le parlement, pour ne blesser aucune conscience a interdit les emblèmes religieux sur les monuments aux morts de la guerre". Les travaux sont déjà lancés : le boulevard Anatole Le Braz est créé en 1921 (il relie la rue Colvestre au Pont noir), le "passage des voûtes" élargi pour en faire une double voie de circulation longeant la placette choisie pour recevoir le monument.

L'inauguration du monument aux morts de Tréguier

Le monument aux morts de Tréguier a été inauguré le dimanche 2 juillet 1922 par le sénateur-maire Gustave de Kerguézec en présence de Yves Le Trocquer, ministre des Travaux Publics, député des Côtes-du-Nord, membre du Conseil général et maire de Pontrieux. La cérémonie qui suit la "messe des Morts" est suivie d'un banquet : le même jour sont également inaugurés, le premier groupe d'habitations ouvrières, le dispensaire anti-tuberculeux et le nouveau stade des sports de Tréguier.

Personnalités et élus locaux assistent nombreux aux festivités ; les militaires et responsables administratifs – avec leur personnels - sont également "convoqués" (le juge de paix, l'administrateur de l'Inscription maritime, le capitaine des Douanes, le receveur des Douanes, le percepteur, le receveur de l'enregistrement, le receveur des contributions indirectes, le receveur des postes, le conducteur des Ponts-et-Chaussées, l'agent divisionnaire des chemins de fer départementaux, le chef de gare des chemins de fer départementaux, le contrôleur des chemins de fer départementaux, la directrice de l'école primaire supérieure de filles avec les professeurs, le directeur de l'école primaire supérieure de garçons avec ses professeurs, la directrice de l'école communale de filles, le directeur de l'école communale de garçons. Pour l'anecdote, la fête d'inauguration du monument aux morts de Paimpol est décalée au 9 juillet en raison de celle de Tréguier.

Deux nouvelles plaques commémoratives

En mars 1947, la ville de Tréguier traite de gré à gré avec Francis Renaud pour la fourniture d'une plaque de bronze portant le nom des 46 enfants de Tréguier morts lors de la seconde guerre mondiale. En 1976, est apposée sur le monument une nouvelle plaque par le marbrier Denmat de Tréguier à la mémoire des Français d'Outre-mer, morts pour la France.

Période(s) Principale : 1er quart 20e siècle , daté par travaux historiques
Dates 1921, daté par source
1922, daté par source
1947, daté par source
1976, daté par source
Auteur(s) Auteur : Renaud Francis, sculpteur, attribution par travaux historiques

Sculpture de Francis Renaud réalisée en kersantite de Loperhet (carrière située près de Daoulas dans le Finistère) représentant une femme assise sur un banc de pierre. Vêtue d'une cape de deuil, elle pleure les morts. Sa tête est inclinée vers l'avant et le bas de son visage est en partie caché par un pan de la cape. Elle porte la "toukenn", coiffe paysanne en fil du Trégor. Sur la plaque de bronze située au sol, ornée d'une guirlande de laurier, d'une ancre de marine et d'un casque, on peut lire : "Aux / enfants de Tréguier / morts pour la France / 1914-1918".

Murs granite pierre de taille
kersantite pierre de taille
États conservations bon état
Statut de la propriété propriété de la commune

Annexes

  • Liste des 20 membres du "comité du monument aux morts" de Tréguier constitué le 11 décembre 1919

    Docteur Etesse, président ;

    F. Le marrec, vice-président ;

    J. Le Goaster, secrétaire ;

    Marcadet, trésorier ;

    Ropers, Ange ;

    Piriou ;

    Dudouit ;

    Allanic ;

    Guézénec ;

    Querré ;

    Boussougant ;

    Docteur Le Gueut ;

    Montjarret ;

    Le Mevel ;

    Lohou J. ;

    Lagadec F. ;

    Chevalier ;

    Levier M. ;

    Guillet ;

    Benet.

  • La commission départementale d'examen des projets de monuments commémoratifs aux soldats morts pour la patrie

    Depuis juillet 1920, une commission départementale est chargée d'examiner les projets de monuments commémoratifs aux soldats morts pour la patrie : l'examen du dossier nécessite la délibération du conseil municipal, le croquis du monument et l'indication de son emplacement, le devis estimatif de la dépense, enfin l'engagement du conseil "d’acquitter la part revenant aux pauvres ou la délibération du Bureau de bienfaisance renonçant à la percevoir, si le monument doit être érigé dans le cimetière".

    L'approbation de la commission - qui relance le 20 octobre le maire de Tréguier - est un préalable indispensable pour la participation de l'état à la dépense. Cette subvention est calculée selon un double barème à savoir "en raison du nombre de combattants nés ou résidant dans la commune, qui sont morts pour la Patrie, comparés au nombre d'habitants dans la commune" et "en raison inverse de la valeur du centime communal démographique de l'année ou la subvention est accordée". Pour une ville de 3000 habitants qui a voté une subvention de 5000 francs, la subvention s’élèverait ainsi à 750 francs soit 15 %.

    Dans le cas de la ville de Tréguier, le financement du monument aux morts va se révéler difficile : la subvention municipale s’élève à 4000 francs, la subvention de l’état est par conséquent de 520 francs auxquels s'ajoutent 8000 francs collectés grâce à une souscription publique. Le projet chiffré initialement à 22 544 francs est donc revu à la baisse.

  • Extrait du devis du projet de monument aux morts de Tréguier par le sculpteur Francis Renaud, 22 novembre 1920

    Francis Renaud écrit : "tout le monument sera en granit de Kersanton et la stèle un peu plus haute (en proportion). J'avais tout dernièrement le plaisir de m’entretenir quelques instant avec monsieur de Kerguézec, et au sujet du devis, je lui montrais l'énumération de mes dépenses qui dépassent 15 000 francs, non compris le transport par chemin de fer et les petits imprévus qui surgissent en cours d’exécution aussi il a parfaitement compris qu'avec ce projet j'augmente mon prix de 2000 francs. Je suis certain que malgré cela vous vous rendrez compte que je vous fais un prix de réclame".

    Le sculpteur continue de se justifier sur l'augmentation de prix : "je prévoyais d'abord pouvoir employer du granit de Plouaret pour la stèle, de cette façon, j'aurais environ 1000 francs de diminution même avec la plaque de marbre mais un monument tout en Kersanton aura beaucoup plus de tenue et sera plus beau (c'est aussi l'avis de monsieur de Kerguézec). La Trécorroise sera donc du même granit".

    Pour gagner sur le prix final, Francis Renaud propose de graver l'épitaphe directement dans le granite sur la face antérieure de la stèle et les noms sur les deux côtés. Il précise : "je puis garantir placer le monument en juillet 1921".

    Le paiement se fera par tiers, le premier en décembre 1920, le second en avril 1921 et le dernier après l'inauguration du monument. Enfin, il dresse la liste de ces dépenses approximatives - transport par chemin de fer et charrois à Tréguier non compris - où écrit-il : "je n'exagère rien".

    "Pour la Trécorroise

    Frais de modèle : 300 francs

    Moulage de la maquette : 600 francs

    Bloc de Kersanton brut : 1400 francs

    Mise aux points [au pluriel] par un spécialiste [c'est à dire : bloc dégrossi de manière à n'avoir que 2 cm environ à enlever] : 2500 francs

    Charroi du bloc de Vaugirard à mon atelier et retour : 400 francs

    Emballage de la bretonne : 600 francs

    Guirlande de lauriers et casque

    Moulage de la maquette : 350 francs

    Fonte en bronze : 3000 francs

    Emballage : 250 francs

    Plate-forme bétonnée ou en maçonnerie : 800 francs

    Stèle en Kersanton, pierre de taille de la base, et pose des blocs : 4500 francs

    Lettres gravées : 500 francs

    Total : 15 200 francs"

    On peut encore lire : "je ne mentionne pas l'entourage qui n'est pas compris dans les 18 000 francs et pour lequel il est préférable d'attendre la mise en place du monument, on juge mieux de ce qui devient nécessaire".

Références documentaires

Documents d'archives
  • Monument aux morts ; érection : correspondance, délibération du conseil municipal, circulaires préfectorales, décret présidentiel, croquis ; liste nominative des membres du Comité du monument aux morts, pétition contre le choix du terrain (1920-1923). Pose d'une plaque commémorative à la mémoire des Trécorrois morts pour la France pendant la Seconde guerre mondiale : correspondance, marché, procès-verbaux de réception des travaux, facture (1947). Pose d'une plaque commémorative à la mémoire des Français d'Outre-mer morts pour la patrie : correspondances, soumissions (1975). 1920-1975.

    Archives communales de Tréguier : 1M5
Périodiques
  • BONNET, Philippe. "Les sculpteurs bretons (1900-1950) : La puissance et la grâce" (première partie). Ar Men, n° 97, 1999.

  • BONNET, Philippe. "Les sculpteurs bretons (1900-1950) : La puissance et la grâce" (deuxième partie). Ar Men, n° 99, 1999, p. 44-53.