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Tombeau - cénotaphe de saint Yves actuellement autel - reposoir extérieur (Minihy-Tréguier)

Dossier IA22133381 inclus dans Bourg de Minihy-Tréguier réalisé en 2018

L’inventaire des armoiries de la chapelle terminé, le procès-verbal se poursuit devant le portail ouest, où se trouve alors à peu de distance (dix-sept pieds soit près de 6 mètres), une petite chapelle ouverte par "quatre arcs" qui contient adossé à son pignon ouest un petit autel surmonté d’une vitre aux armes de la famille de Kermartin et de ses alliés, armoiries qui se retrouvent également au-dessus des arcs qui en marquent l’entrée et le pourtour. Cette construction est d’ailleurs mentionnée en 1507 dans un mandement du chapitre au chapelain Jean Le Noir de "faire réparer le clocher et la petite chapelle auprès".

La suite du procès-verbal ajoute là encore à l’originalité des dispositions du sanctuaire de Minihy-Tréguier en précisant "qu’au milieu de ladite chapelle y a une tombe enlevée et en bocze la représentation de mondict sieur sainct Yves". Ce n’est donc pas dans ce cas d’un simple oratoire qu’il s’agit mais bien d’une chapelle funéraire abritant un tombeau, ou plus précisément un cénotaphe en forme de tombeau, en rappelant s’il en était besoin que le corps de saint Yves fut enseveli dès sa mort dans la nef de la cathédrale de Tréguier où le duc Jean V lui fit édifier dans la première moitié du 15e siècle un superbe tombeau. Ainsi la description fournie par le procès-verbal de 1601 permet de reconsidérer l’actuel "tombeau de saint Yves" qui fait face au portail ouest de l’église de Minihy-Tréguier. Sa forme atypique a entrainé des interprétations fantaisistes autant qu’erronées qui ont voulu y voir un ancien autel de l’église. Cette version n’est pas soutenable puisque le monument comporte un décor homogène sur ses quatre faces, alors que les anciens autels, toujours adossés et jamais isolés, ne sont ornés que sur leur face antérieure et leurs côtés. Même s’il a souffert des outrages des intempéries et des hommes, le décor d’arcatures du tombeau est encore très lisible. Les accolades à feuilles retournées qui surmontent des trilobes de même que la frise de feuillages qui orne sa corniche, caractéristiques de la seconde moitié du 15e siècle, coïncident parfaitement avec les armoiries de Christophe du Chastel, évêque de Tréguier de 1466 à 1479, mentionnées dans le procès-verbal sur les deux pignons de l’oratoire sous lequel se trouve alors le tombeau.

La forme étonnante de ce tombeau due essentiellement à l’arche formant passage qui le traverse ; est à l’évidence prévue dès l’origine puisque son arc à angles en quart de rond, soigneusement mouluré d’un cavet, est surmonté d’une courte frise de feuilles, inexistante en revanche au sommet des arcatures. Les témoignages anciens, les photographies de la fin du 19e siècle et le pèlerinage tel qu’il est toujours vécu aujourd’hui confirment le rituel du passage à genoux prosterné sous le tombeau afin de recevoir les bienfaits de la sainteté. Cette pratique religieuse devenue rare aujourd’hui était fréquente au Moyen âge et en particulier en Bretagne. On connait dans la crypte romane de l’ancienne abbaye Sainte Croix de Quimperlé, le tombeau de saint Gurloes, (en breton sant Urlou), invoqué contre la goutte, datable de la fin du 14e ou du début du 15e siècle et qui présente dans sa masse une large arcade permettant le passage des pèlerins à des fins de guérison. Un rituel identique existait à Plougrescant dans la chapelle de Saint-Gonéry où le tombeau-cénotaphe du saint est constitué du couvercle d’un ancien sarcophage porté par une balustrade au bout de laquelle un passage permettait aux fidèles de le traverser et de bénéficier de la protection du saint. Enfin, cette pratique aurait également existé pour le tombeau de saint Renan, commandé par le duc Jean V aux alentours de 1425-1430 et transféré quelques décennies plus tard dans la chapelle du Penity jouxtant l’église de Locronan.

D’autres tombeaux présentant ce dispositif associé à un rite de passage guérisseur subsistent en dehors de la Bretagne : le tombeau de saint Dizier, évêque fondateur de la ville du même nom, passait pour guérir les malades mentaux qui le traversaient à l’aide d’un passage étroit. A Saint-Just de Valcabrère, en Haute Garonne, au pied des Pyrénées et de Saint Bertrand de Comminges, dans un des principaux sanctuaires de l’Occitanie romane, le tombeau de saint Just, dans le chœur, surplombant l’autel majeur, repose sur une cellule dans laquelle les malades pouvaient passer une nuit en prière afin de bénéficier de l’aura de sainteté. Enfin, à Saint Menoux, dans l’Allier, adossé à un autel, le tombeau de saint Menoux, en forme de sarcophage ajouré est pourvu d’une ouverture circulaire par laquelle on passer la tête des simples d’esprit...

Ces différentes références anciennes confirment donc bien la destination originelle du "tombeau" de saint-Yves de Minihy-Tréguier, destination qui ne fut en réalité jamais démentie par le pèlerinage et les fidèles. En fait le procès-verbal de 1601 montre bien qu’avec la reconstruction quasi totale de la chapelle opérée autour du milieu du 15e siècle, l’oratoire-chapelle funéraire de saint-Yves face au portail ouest de la chapelle, à l’endroit où aboutit le "chemin de saint Yves" emprunté par les processions, participe d’une formalisation du culte qui se met en place dès la première moitié du 15e siècle. Ainsi le nouvel ensemble cultuel de Minihy-Tréguier dont la construction suit de très près celle de la chapelle ducale dans la cathédrale et du tombeau du saint, commandés par le duc Jean V, forment en quelque sorte pendant aux monuments du siège épiscopal.

Le récit du curé de la cathédrale de Tréguier au début du 19e siècle qui relate le déroulement de la fête de saint Yves, rapporté par Georges Provost dans son article consacré au rituel du pardon publié dans l’ouvrage collectif consacré au saint en 2004 confirme l’existence et l’usage affecté tout spécialement à cette occasion à l’oratoire du cimetière de Minihy-Tréguier. En revanche et curieusement le récit du prêtre ne mentionne pas le rituel du passage sous le tombeau...

Sous la Révolution le saccage de la cathédrale et des principaux monuments des environs de la ville par le bataillon d’Etampes, est sans doute la cause de la disparition du gisant de saint Yves sur le "tombeau" de Minihy Tréguier. L’oratoire qui l’abritait, considéré comme menaçant ruine et gênant l’allongement de la nef et la reconstruction du clocher à l’ouest, fut démoli en 1823. C’est probablement à cette époque que fut alors creusée la cavité qui se trouve aujourd’hui au milieu de la table du tombeau, devant permettre lors du pardon d’y poser le chef reliquaire de saint Yves, que les fidèles auraient pu effleurer en passant à travers la masse du tombeau. En fait cet usage ne semble pas avoir été mis en pratique.

Jean-Jacques Rioult. Mars 2018.

Dénominationstombeau, cénotaphe
Aire d'étude et cantonSchéma de cohérence territoriale du Trégor - Tréguier
AdresseCommune : Minihy-Tréguier
Lieu-dit : Adresse : Cimetière
Période(s)Principale : 2e moitié 15e siècle
Mursschiste pierre de taille
Mesuresh : 126.0
l : 180.0
pr : 90.0
Statut de la propriétépropriété de la commune
Protectionsclassé MH, 1909/05/05
Précisions sur la protection

1909/05/05 : classé au titre objet.

Annexes

  • Extrait de l'article de Georges Provost consacré au rituel du pardon de Saint-Yves, 2004

    "En 1643, un compte un peu moins laconique qu’à l’ordinaire nous apprend que "MM. du chapitre allèrent processionnellement à lad. chapelle [de Minihy] portant le cheff du glorieux saint Yves". Le même document précise aussi l’existence à Minihy d’une "table ou fust mis le cheff pendant que l’on célébroit la messe", célébrée cette année là pour le "défunt roy" Louis XIII dont on vient d’apprendre le décès survenu quatre jours plus tôt. La " table" est bien évidemment le reposoir gothique situé à l’extérieur de l’église de Minihy et sous lequel les pèlerins passent par dévotion.

    Nous n’en saurons pas plus mais tout laisse penser que le cérémonial est fort modeste : jamais d’évêque, jamais même de bannières – en tout cas avant 1644 – alors même que celles-ci sont de règle à la Fête-Dieu ou aux Rogations."

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